Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où Pierre ne mangeait pas dehors, il avait son couvert mis à la table de ces dames, dans la petite salle à manger du second, qui donnait sur la cour, d'une tristesse mortelle. A la même heure, au premier étage, dans la salle ensoleillée dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son neveu Dario, car son secrétaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services étaient absolument distincts, ni la même cuisine, ni le même personnel; et il n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce servant d'office.

Mais la salle à manger du second avait beau être morne, attristée par le demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner de ces dames et du jeune prêtre fut très gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait elle-même détendue par une grande félicité intérieure. Sans doute elle n'avait pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille, au bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de la soirée la première, pleine d'éloges, bien que la présence du roi et de la reine l'eût beaucoup gênée, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une tactique savante, elle avait évité de se faire présenter. D'ailleurs, elle espérait que son affection bien connue pour Celia, dont elle était la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce salon neutre, où tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle devait pourtant garder un scrupule, car elle annonça que, tout de suite après le déjeuner, elle comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal secrétaire, à qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soirée des Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait brûlé de plus de zèle, ni de plus d'espoir, à propos du prochain avènement de son frère, le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était, pour elle, un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant la dernière indisposition du pape régnant, elle avait poussé les choses jusqu'à s'inquiéter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du nouveau pontife.

Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une femme dont le bonheur d'amour se plaît au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:

—Eh bien? Giacomo, et les figues?

Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pièce.

—Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas?

—Quelles figues donc, contessina?

—Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par où j'ai eu la curiosité de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un petit panier. Même, je me suis étonnée qu'il pût encore y en avoir, en cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en songeant que j'en mangerais au dîner.

Victorine se mit à rire.

—Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prêtre de Frascati, vous vous rappelez, le curé de là-bas, est venu, hier soir, déposer en personne pour Son Éminence. J'étais là, il a répété à trois reprises que c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors, on a fait comme il a dit.