Quand les portes furent refermées, le plus morne et le plus pesant des silences régna dans cette salle à manger, que le clair soleil d'hiver inondait d'une lumière et d'une tiédeur délicieuses. La table était toujours servie, avec son couvert abandonné, la nappe salie de miettes, une tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le panier de figues, dont on avait écarté les feuilles, mais où ne manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fenêtre, Tata, la perruche, sortie de sa cage, était sur son bâton, ravie, éblouie, dans un grand rayon jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée de voir entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête à demi pour mieux étudier ces gens, de son œil rond et scrutateur.
Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente fébrile de ce qui se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'était silencieusement assis à l'écart, tandis que Benedetta et Pierre, restés debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris sa marche sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel il semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite à l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu d'une effroyable tempête d'idées. Pendant que son pas rythmé sonnait avec une régularité machinale, c'était en lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les plus extrêmes et les plus contraires. Mais déjà, à deux reprises, en passant, il avait promené son regard sur la débandade de la table, comme s'il y avait quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé? ce pain dont les miettes traînaient encore? ces côtelettes d'agneau dont il restait un os? Puis, au moment où, pour la troisième fois, il passait en regardant, ses yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta net, sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait saisi, l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire pour que le brusque soupçon se changeât en certitude. Un instant, il resta ainsi, combattu, ne trouvant pas, les yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout près. Mais elle n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres, lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri strident. Et ce fut une illumination, l'expérience cherchée qui s'offrait.
Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre, le cardinal porta la figue à la perruche, la lui donna, sans une hésitation ni un regret. C'était une très jolie bête, la seule qu'il eût ainsi aimée passionnément. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle l'eut fouillée, elle n'en mangea que très peu, elle laissa tomber la peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait, attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se rassura, il gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se faisait caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit œil rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa sans même un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata était morte, foudroyée.
Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées, jetées au ciel, dans l'épouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si affreuse méprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur ne lui échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et noire.
Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta, qui, ainsi que Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un étonnement qui s'était ensuite changé en terreur.
—Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon âme!
Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nièce, en lançant un coup d'œil oblique sur les deux petits prêtres, ce secrétaire et cet étranger, présents à la scène.
—Tais-toi! tais-toi!
Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par une rage de colère et de haine.
—Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de Frascati, dans sa voiture, avec ce curé Santobono et ce panier de figues... Oui, oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada!