—Et, mon fils, continua Léon XIII, le crime enfin est d'avoir osé demander une religion nouvelle. Cela est impie, blasphématoire, sacrilège. Il n'est qu'une religion, notre sainte religion catholique, apostolique et romaine. En dehors d'elle, il ne saurait y avoir que ténèbres et que damnation... J'entends bien que c'est au christianisme que vous prétendez vouloir faire retour. Mais l'erreur protestante, si coupable, si néfaste, n'a pas eu d'autre prétexte. Dès qu'on s'écarte de la stricte observation des dogmes, du respect absolu des traditions, on tombe dans les plus effroyables précipices... Ah! le schisme, ah! le schisme, mon fils, c'est le crime sans pardon, c'est l'assassinat du vrai Dieu, la bête de tentation immonde, suscitée par l'enfer, pour la perte des fidèles. Quand il n'y aurait que ces mots de religion nouvelle, dans votre livre, il faudrait le détruire, le brûler, comme un poison mortel des âmes.
Il poursuivit longtemps encore. Et Pierre songeait à ce que lui avait dit don Vigilio, à ces Jésuites tout-puissants dans l'ombre, au Vatican comme ailleurs, qui gouvernaient souverainement l'Église. Était-ce donc vrai qu'à son insu même, si imbu qu'il croyait être de la doctrine de saint Thomas, ce pape politique, d'un opportunisme toujours en éveil, était un des leurs, un instrument docile entre leurs souples mains de conquête sociale? Lui aussi pactisait avec le siècle, allait au monde, consentait à le flatter, pour le posséder. Pierre n'avait jamais senti si cruellement que l'Église en était désormais réduite là, à ne vivre que de concessions et de diplomatie. Et il avait enfin la vue claire de ce clergé romain, si difficile d'abord à comprendre pour un prêtre français, de ce gouvernement de l'Église, représenté par le pape, ses cardinaux, ses prélats, que Dieu en personne a chargés d'administrer ici-bas son domaine, les hommes et la terre. Ils commencent par mettre Dieu de côté, au fond du tabernacle, ne tolérant plus qu'on le discute, imposant les dogmes comme les vérités de son essence, mais eux-mêmes ne s'embarrassant plus de lui, ne s'amusant plus à prouver son existence par de vaines discussions théologiques. Évidemment il existe, puisqu'ils gouvernent en son nom. Cela suffit. Dès lors, ils sont au nom de Dieu les maîtres, consentant bien à signer des concordats pour la forme, mais ne les observant pas, ne pliant que devant la force, réservant toujours leur souveraineté finale, qui un jour triomphera. Dans l'attente de ce jour, ils agissent en simples diplomates, ils organisent la lente conquête en fonctionnaires du Dieu triomphant de demain, et la religion n'est ainsi que l'hommage public qu'ils lui rendent, avec l'apparat, la magnificence qui gagne les foules, dans l'unique but de le faire régner sur l'humanité ravie et conquise, ou plutôt de régner en son lieu et place, puisqu'ils sont ses représentants visibles, délégués par lui. Ils descendent du droit romain, ils ne sont toujours que les enfants de ce vieux sol païen de Rome, et s'ils ont duré, s'ils comptent durer éternellement, jusqu'à l'heure espérée où l'empire du monde leur sera rendu, c'est qu'ils sont les héritiers directs des Césars, drapés dans leur pourpre, ligne ininterrompue et vivante du sang d'Auguste.
Pierre, alors, eut honte de ses larmes. Ah! ses pauvres nerfs, ses abandons de sentimental et d'enthousiaste! Une pudeur lui venait, comme s'il s'était montré là dans la nudité de son âme. Et si inutilement, grand Dieu! au fond de cette chambre où jamais rien ne s'était dit de semblable, devant ce pontife roi qui ne pouvait l'entendre! Cette idée politique des papes, de régner par les humbles et par les pauvres, lui faisait horreur. N'était-ce pas la conciliation du loup, cette pensée d'aller au peuple, débarrassé de ses anciens maîtres, pour s'en nourrir à son tour? Et il avait dû être fou, en vérité, le jour où il s'était imaginé qu'un prélat romain, un cardinal, un pape, étaient capables d'admettre le retour à la communauté chrétienne, une floraison nouvelle du christianisme primitif pacifiant les peuples vieillis, que la haine dévore. Une pareille conception ne pouvait même tomber sous le sens d'hommes qui, depuis des siècles, vivaient en maîtres du monde, pleins d'un mépris insoucieux des petits et des souffrants, frappés à la longue d'une totale impuissance de charité et d'amour.
Mais Léon XIII, de sa grosse voix intarissable, parlait toujours. Et le prêtre l'entendit qui disait:
—Pourquoi avez-vous écrit sur Lourdes cette page entachée d'un si mauvais esprit? Lourdes, mon fils, a rendu de grands services à la religion. J'ai souvent exprimé aux personnes qui sont venues me raconter les touchants miracles, presque quotidiens à la Grotte, mon vif désir de voir ces miracles confirmés, établis par la science la plus rigoureuse. Et, d'après ce que j'ai lu, il me semble qu'aujourd'hui les esprits malveillants ne sauraient douter davantage, car les miracles sont désormais prouvés scientifiquement d'une façon irréfutable... La science, mon fils, doit être la servante de Dieu. Elle ne peut rien contre lui, et c'est par lui seul qu'elle arrive à la vérité. Toutes les solutions qu'on prétend trouver actuellement et qui paraissent détruire les dogmes, seront forcément reconnues fausses un jour, car la vérité de Dieu restera victorieuse, lorsque les temps seront accomplis. Ce sont là pourtant des certitudes bien simples, ce que savent les petits enfants et ce qui suffirait à la paix, au salut des hommes, s'ils voulaient s'en contenter... Et soyez convaincu, mon fils, que la foi n'est pas incompatible avec la raison. Saint Thomas n'est-il pas là, qui a tout prévu, tout expliqué, tout réglé? Votre foi a été ébranlée sous les assauts de l'esprit d'examen, vous avez connu des troubles, des angoisses, que le ciel veut bien épargner à nos prêtres, sur cette terre d'antique croyance, cette Rome sanctifiée par le sang de tant de martyrs. Mais nous ne craignons pas l'esprit d'examen, étudiez davantage, lisez à fond saint Thomas, et votre foi reviendra, plus solide, définitive et triomphante.
Effaré, Pierre recevait ces choses, comme si des morceaux de la voûte du firmament lui fussent tombés sur le crâne. O Dieu de vérité! les miracles de Lourdes prouvés scientifiquement, la science servante de Dieu, la foi compatible avec la raison, saint Thomas suffisant à la certitude du siècle! Comment répondre, ô Dieu! et pourquoi répondre?
—Le plus coupable et le plus dangereux des livres, finit par conclure Léon XIII, un livre dont le titre, la Rome nouvelle, est à lui seul un mensonge et un poison, un livre d'autant plus condamnable qu'il a toutes les séductions du style, toutes les perversions des chimères généreuses, un livre enfin qu'un prêtre, s'il l'a conçu dans une heure d'égarement, doit brûler en public, par pénitence, de la main même qui en a écrit les pages d'erreur et de scandale.
Brusquement, Pierre se leva, tout debout. Et, dans le silence énorme qui s'était fait, autour de cette chambre morte, si pâlement éclairée, il n'y avait que la Rome du dehors, la Rome nocturne, noyée de ténèbres, immense et noire, semée seulement d'une poussière d'astres. Et il allait crier:
—C'est vrai, j'avais perdu la foi, mais je croyais l'avoir retrouvée, dans la pitié que la misère du monde m'avait mise au cœur. Vous étiez mon dernier espoir, le Père, le sauveur attendu. Et voilà que c'est un rêve encore, vous ne pouvez être de nouveau Jésus, pacifier les hommes, à la veille de l'affreuse guerre fratricide qui se prépare. Vous ne pouvez laisser là le trône, venir par les chemins, avec les humbles, avec les pauvres, pour faire l'œuvre suprême de fraternité. Eh bien! c'en est fini de vous, de votre Vatican et de votre Saint-Pierre. Tout croule sous l'assaut du peuple qui monte et de la science qui grandit. Vous n'êtes plus, il n'y a plus ici que des décombres.
Mais il ne prononça point ces paroles. Il s'inclina et dit: