—Vous étiez présent, n'est-ce pas? continua le vieillard. Vous avez tout vu... Racontez-moi donc comment les choses se sont passées.

Prada regarda Pierre. Leurs regards se fixèrent, entrèrent l'un dans l'autre. Entre eux, tout recommençait. C'était encore le destin en marche, Santobono rencontré au bas des pentes de Frascati, avec son petit panier; c'était le retour à travers la Campagne mélancolique, la conversation sur le poison, tandis que le petit panier roulait, se balançait doucement sur les genoux du curé; et c'était surtout l'osteria sommeillante au désert, la petite poule noire foudroyée, morte, un filet de sang violâtre au bec. Puis, c'était, dans la nuit même, le bal des Buongiovanni qui resplendissait, toute une odeur de femmes, tout un triomphe de l'amour. Enfin, c'était devant le palais Boccanera, noir sous la lune d'argent, l'homme qui allumait un cigare, qui s'en allait sans retourner la tête, laissant l'obscur destin faire sa besogne de mort. Cette histoire, l'un et l'autre la savaient, la revivaient, n'avaient pas besoin de se la répéter tout haut, pour être certains qu'ils s'étaient devinés, jusqu'au fond de l'âme.

Pierre n'avait pas répondu tout de suite au vieillard.

—Oh! murmura-t-il enfin, des choses affreuses, des choses affreuses...

—Sans doute, c'est ce que j'ai soupçonné, reprit Orlando. Vous pouvez nous tout dire... Mon fils, devant la mort, a pardonné.

Le regard de Prada chercha de nouveau celui de Pierre, s'appuya si lourd, si chargé d'une ardente supplication, que le prêtre en fut remué profondément. Il venait de se rappeler l'angoisse de cet homme pendant le bal, l'atroce torture jalouse qu'il avait subie, avant de laisser au destin le soin de sa vengeance. Et il reconstituait ce qui avait dû se passer au fond de lui, ensuite, après l'effroyable dénouement: d'abord, la stupeur de cette rudesse du destin, de cette vengeance qu'il n'avait pas demandée si féroce; puis, le calme glacé du beau joueur qui attend les événements, lisant les journaux, n'ayant d'autre remords que celui du capitaine à qui la victoire a coûté trop d'hommes. Tout de suite, il avait compris que le cardinal enterrerait l'affaire, pour l'honneur de l'Église. Il gardait seulement au cœur un poids lourd, le regret peut-être de cette femme si désirée, qu'il n'avait pas eue, qu'il n'aurait jamais, peut-être aussi une horrible jalousie dernière, qu'il ne s'avouait pas, dont il souffrirait toujours, celle de la savoir éternellement aux bras d'un autre homme, dans la tombe. Et voilà, de cet effort vainqueur pour être calme, de cette attente froide et sans remords, que se dressait le châtiment, la peur que le destin, cheminant avec les figues empoisonnées, ne se fût pas encore arrêté dans sa marche, et ne vînt par contre-coup frapper son père. Encore un coup de foudre, encore une victime, la plus inattendue, la plus adorée. Toute sa force de résistance avait croulé en une minute, il était là dans l'épouvante du destin, plus désarmé et plus tremblant qu'un enfant.

—Mais, dit Pierre avec lenteur, comme s'il eût cherché ses mots, les journaux ont dû vous dire que le prince avait d'abord succombé et que la contessina était morte de douleur, en l'embrassant une dernière fois... Les causes de la mort, mon Dieu! vous savez que les médecins eux-mêmes, d'ordinaire, n'osent guère se prononcer exactement...

Il s'arrêta, il venait d'entendre soudainement la voix de Benedetta mourante lui donner l'ordre terrible: «Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit son fils. Je veux qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et la justice.» Grand Dieu! allait-il obéir, était-ce donc là un de ces ordres sacrés qu'il fallait exécuter quand même, dussent les larmes et le sang couler à flots? Pendant quelques secondes, il souffrit du plus déchirant des combats, partagé entre cette vérité, cette justice invoquées par la morte, et son besoin personnel de pardon, l'horreur qu'il se serait faite à lui-même s'il avait tué ce vieillard, en remplissant son implacable mission, sans bénéfice pour personne. Et, certainement, l'autre, le fils, dut comprendre que quelque lutte suprême se livrait en lui, d'où allait sortir le sort de son père, car son regard se fit plus lourd, plus suppliant encore.

—On a cru d'abord à une mauvaise digestion, continua Pierre. Mais le mal a si vite empiré, qu'on s'est affolé et qu'on a couru chercher le médecin...

Ah! les yeux, les yeux de Prada! Ils étaient devenus si désespérés, si pleins des choses les plus touchantes, les plus fortes, que le prêtre y lisait toutes les raisons décisives qui allaient l'empêcher de parler. Non, non! il ne frapperait pas le vieillard innocent, il n'avait rien promis, il aurait cru charger d'un crime la mémoire de la morte, s'il avait obéi à sa haine dernière. Prada, lui, pendant ces quelques minutes d'angoisse, venait de souffrir une vie entière de douleur, si abominable, que tout de même un peu de justice était faite.