Pierre fut si touché, que des larmes lui montèrent aux yeux, et lorsqu'il baisa de toute son âme, sur les deux joues, le héros foudroyé, il le sentit lui aussi qui pleurait. D'une main vigoureuse encore, pareille à un étau, il le retint un instant, contre son fauteuil d'infirme, tandis que de l'autre, d'un geste suprême, il lui montrait une dernière fois Rome, immense dans son deuil, sous le ciel de cendre. Sa voix se fit basse, frémissante et suppliante.
—Et, de grâce, jurez-moi de l'aimer quand même, malgré tout, car elle est le berceau, elle est la mère! Aimez-la pour ce qu'elle n'est plus, pour ce qu'elle veut être!... Ne dites pas qu'elle est finie, aimez-la, aimez-la, pour qu'elle soit encore, pour qu'elle soit toujours!
Sans pouvoir répondre, Pierre l'embrassa de nouveau, bouleversé de tant de passion chez ce vieillard, qui parlait de sa ville comme on parle à trente ans d'une femme adorée. Et il le trouvait si beau, si grand, avec son hérissement de vieux lion blanchi, dans sa volonté obstinée de résurrection prochaine, qu'une fois encore l'autre grand vieillard, le cardinal Boccanera, s'évoqua devant lui, entêté également dans sa foi, n'abandonnant rien de son rêve, quitte à être écrasé sur place, par la chute du ciel. Ils étaient toujours face à face, aux deux bouts de leur ville, dominant seuls l'horizon de leur haute taille, attendant l'avenir.
Puis, lorsque Pierre eut salué Prada et qu'il se retrouva dehors, dans la rue du Vingt-Septembre, il n'eut plus qu'une hâte, celle de rentrer au palais de la rue Giulia, pour faire sa malle et partir. Toutes ses visites d'adieu étaient faites, il ne lui restait qu'à prendre congé de donna Serafina et du cardinal, en les remerciant de leur hospitalité si bienveillante. Pour lui uniquement, leurs portes s'ouvrirent, car ils s'étaient enfermés chez eux, au retour des obsèques, résolus à ne recevoir personne. Dès le crépuscule, Pierre put donc se croire complètement seul dans le vaste palais noir, n'ayant plus que Victorine qui lui tînt compagnie. Comme il témoignait le désir de souper avec don Vigilio, elle le prévint que l'abbé, lui aussi, s'était enfermé dans sa chambre; et, lorsqu'il alla frapper à cette chambre voisine de la sienne, désireux au moins de lui serrer une dernière fois la main, il n'obtint même pas de réponse, il devina que le secrétaire, pris de quelque crise de fièvre et de méfiance, s'entêtait à ne point le revoir, dans la terreur de se compromettre davantage. Dès lors, tout fut réglé, il fut entendu que, le train ne partant qu'à dix heures dix-sept, Victorine lui ferait servir son souper sur la petite table de sa chambre, à huit heures, comme d'habitude. Elle lui apporta elle-même une lampe, elle parla de ranger son linge. Mais il ne voulut absolument pas qu'elle l'aidât, et elle dut le laisser faire tranquillement sa malle.
Il avait acheté une petite caisse, car sa valise ne pouvait suffire, pour emporter le linge et les vêtements qu'il s'était fait envoyer de Paris, à mesure que son séjour se prolongeait. La besogne ne fut pourtant pas longue, l'armoire vidée, les tiroirs visités, la petite caisse et la valise emplies, fermées à clef. Il n'était que sept heures, il avait à attendre une heure, avant le souper, lorsque ses regards, en faisant le tour des murs, pour être certain de ne rien oublier, tombèrent sur le tableau ancien, cette peinture d'un maître ignoré qui l'avait si souvent ému, pendant son séjour. Justement, la lampe l'éclairait en plein, d'une lumière évocatrice; et, cette fois encore, il reçut un coup au cœur, d'autant plus profond, qu'il s'imagina voir, à cette heure dernière, tout un symbole de son échec à Rome, dans cette dolente et tragique figure de femme, demi nue, drapée en un lambeau, assise au seuil du palais dont on l'avait chassée, pleurant entre ses mains jointes. Cette rejetée, cette obstinée d'amour, qui sanglotait ainsi, dont on ne savait rien, ni quel était son visage, ni d'où elle venait, ni ce qu'elle avait fait, n'offrait-elle pas l'image de tout l'effort inutile pour forcer la porte de la vérité, de tout l'abandon affreux où l'homme tombe, dès qu'il se heurte au mur qui barre l'inconnu? Longuement il la regarda, repris du tourment de s'en aller ainsi, avant d'avoir connu sa face, noyée de ses cheveux d'or, cette face de douloureuse beauté, qu'il rêvait rayonnante de jeunesse, si délicieuse dans son mystère. Et il croyait la connaître, il était sur le point de la posséder enfin, lorsqu'on frappa à la porte.
Il eut la surprise de voir entrer Narcisse Habert, parti depuis trois jours à Florence, une de ces fugues où se plaisait la flânerie d'art du jeune attaché d'ambassade. Tout de suite Narcisse s'excusa de son brusque envahissement.
—Voici vos bagages, je sais que vous partez ce soir, je n'ai pas voulu vous laisser quitter Rome sans vous serrer la main... Et que d'épouvantables choses, depuis que nous nous sommes vus! Je ne suis revenu que cette après-midi, je n'ai pu assister au convoi de ce matin. Mais vous devez penser quel a été mon saisissement, lorsque j'ai appris ces deux morts affreuses.
Il le questionna, il se doutait de quelque drame inavoué, en homme qui connaissait la sombre Rome légendaire. D'ailleurs, il n'insista pas, bien trop prudent, au fond, pour se charger inutilement de secrets redoutables. Il se contenta de s'enthousiasmer sur ce que le prêtre lui dit des deux amants, enlacés aux bras l'un de l'autre, d'une beauté surhumaine dans la mort. Et il se fâcha de ce que personne n'en avait pris un dessin.
—Mais vous-même, mon cher! Ça ne fait rien que vous ne sachiez pas dessiner. Vous y auriez mis votre ingénuité, vous auriez peut-être laissé un chef-d'œuvre.
Puis, se calmant: