Elle se mit à rire franchement.
—Oh! quand je serai morte, ça m'est égal d'être n'importe où!... On est bien partout pour dormir, allez, monsieur l'abbé! Et c'est drôle que ça vous inquiète tant, ce qu'il y a, quand on est mort. Il n'y a rien, pardi! Ce qui me rassure, ce qui m'amuse, moi, c'est de me dire que ce sera fini pour toujours et que je me reposerai. Le bon Dieu nous doit bien ça, à nous autres qui aurons tant travaillé... Vous savez que je ne suis pas une dévote, oh! non. Mais ça ne m'a pas empêchée de me conduire honnêtement, et c'est si vrai que, telle que vous me voyez, je n'ai jamais eu d'amoureux. Lorsqu'on dit cette chose-là, à mon âge, on a l'air bête. Tout de même, je la dis, parce que c'est la vérité pure.
Elle continuait de rire, en brave fille qui ne croyait pas aux curés et qui n'avait pas un péché sur la conscience. Et Pierre s'émerveillait une fois encore de ce simple courage à vivre, de ce grand bon sens pratique, chez cette laborieuse si dévouée, qui incarnait pour lui le menu peuple incroyant de France, ceux qui ne croyaient plus, qui ne croiraient jamais plus. Ah! être comme elle, faire sa tâche et se coucher pour l'éternel sommeil, sans révolte de l'orgueil, dans l'unique joie de sa part de besogne accomplie!
—Alors, Victorine, si je passe jamais par Auneau, je dirai bonjour pour vous au petit bois plein de mousse?
—C'est ça, monsieur l'abbé, dites-lui qu'il est dans mon cœur et que je l'y vois reverdir tous les jours.
Pierre ayant fini de souper, elle fit emporter la desserte par Giacomo. Puis, comme il n'était que huit heures et demie, elle conseilla au prêtre de passer bien tranquillement une heure encore dans sa chambre. A quoi bon aller se glacer trop tôt à la gare? A neuf heures et demie, elle enverrait chercher un fiacre; et, dès que cette voiture serait en bas, elle monterait le prévenir, elle ferait descendre ses bagages. Donc, il pouvait être bien tranquille, il n'avait plus à s'inquiéter de rien.
Quand elle s'en fut allée et que Pierre se trouva seul, il éprouva en effet un sentiment de vide, de détachement extraordinaire. Ses bagages, sa valise et sa petite caisse, étaient par terre, dans un coin de la chambre. Et quelle chambre muette, vague, morte, qui lui apparaissait déjà comme étrangère! Il ne lui restait qu'à partir, il était parti, Rome autour de lui n'était plus qu'une image, celle qu'il allait emporter dans sa mémoire. Une heure encore, cela lui semblait d'une longueur démesurée. Sous lui, le vieux palais noir et désert dormait dans l'anéantissement de son silence. Il s'était assis pour patienter, il tomba à une rêverie profonde.
Ce fut son livre qui s'évoqua, la Rome nouvelle, tel qu'il l'avait écrit, tel qu'il était venu le défendre. Et il se rappela sa première matinée sur le Janicule, au bord de la terrasse de San Pietro in Montorio, en face de la Rome qu'il rêvait, si rajeunie, si douce d'enfance, sous le grand ciel pur, comme envolée dans la fraîcheur du matin. Là, il s'était posé la question décisive: le catholicisme pouvait-il se renouveler, retourner à l'esprit du christianisme primitif, être la religion de la démocratie, la foi que le monde moderne bouleversé, en danger de mort, attend pour s'apaiser et vivre? Son cœur battait d'enthousiasme et d'espoir, il venait, à peine remis de son désastre de Lourdes, tenter là une autre expérience suprême, en demandant à Rome quelle serait sa réponse. Et, maintenant, l'expérience avait échoué, il connaissait la réponse que Rome lui avait faite par ses ruines, par ses monuments, par sa terre elle-même, par son peuple, par ses prélats, par ses cardinaux, par son pape. Non! le catholicisme ne pouvait se renouveler, non! il ne pouvait revenir à l'esprit du christianisme primitif, non! il ne pouvait être la religion de la démocratie, la foi nouvelle qui sauverait les vieilles sociétés croulantes, en danger de mort. S'il semblait d'origine démocratique, il était cloué désormais à ce sol romain, roi quand même, forcé de s'entêter au pouvoir temporel sous peine de suicide, lié par la tradition, enchaîné par le dogme, n'évoluant qu'en apparence, réduit réellement à une telle immobilité, que, derrière la porte de bronze du Vatican, la papauté était la prisonnière, la revenante de dix-huit siècles d'atavisme, dans son rêve ininterrompu de la domination universelle. Où sa foi de prêtre, exalté par l'amour des souffrants et des pauvres, était venue chercher la vie, une résurrection de la communauté chrétienne, il avait trouvé la mort, la poussière d'un monde détruit, sans germination possible, une terre épuisée de laquelle ne pousserait jamais plus que cette papauté despotique, maîtresse des corps ainsi qu'elle était maîtresse des âmes. A son cri éperdu qui demandait une religion nouvelle, Rome s'était contentée de répondre en condamnant son livre, comme entaché d'hérésie, et lui-même l'avait retiré, dans l'amère douleur de sa désillusion. Il avait vu, il avait compris, tout s'était effondré. Et c'était lui, son âme et son cerveau, qui gisait parmi les décombres.
Pierre étouffa. Il quitta sa chaise, alla ouvrir toute grande la fenêtre qui donnait sur le Tibre, pour s'y accouder un instant. La pluie s'était remise à tomber vers le soir; mais, de nouveau, elle venait de cesser. Il faisait très doux, une douceur humide, oppressante. Dans le ciel d'un gris de cendre, la lune devait s'être levée, car on la sentait derrière les nuages, qu'elle éclairait d'une lumière jaune et louche, infiniment triste. Sous cette clarté dormante de veilleuse, le vaste horizon apparaissait noir, fantomatique, le Janicule en face, avec les maisons entassées du Transtévère, la coulée du fleuve là-bas, à gauche, vers la hauteur confuse du Palatin, tandis que le dôme de Saint-Pierre, à droite, détachait sa rondeur dominatrice au fond de l'air pâle. Il ne pouvait apercevoir le Quirinal, mais il le savait derrière lui, il se l'imaginait barrant un coin du ciel, avec sa façade interminable, dans cette nuit si mélancolique, d'un vague de songe. Et quelle Rome finissante, à demi mangée par l'ombre, différente de la Rome de jeunesse et de chimère qu'il avait vue et passionnément aimée, le premier jour, du sommet de ce Janicule, dont il distinguait si mal à cette heure la masse enténébrée! Un autre souvenir s'éveilla, les trois points souverains, les trois sommets symboliques qui avaient, dès ce jour-là, résumé pour lui l'histoire séculaire de Rome, l'antique, la papale, l'italienne. Mais, si le Palatin était resté le même mont découronné où ne se dressait que le fantôme de l'ancêtre, Auguste empereur et pontife, maître du monde, il voyait avec d'autres yeux Saint-Pierre et le Quirinal, qui avaient comme changé de plans. Ce palais du roi qu'il négligeait alors, qui lui semblait une caserne plate et basse, ce gouvernement nouveau qui lui faisait l'effet d'un essai de modernité sacrilège sur une cité à part, il leur accordait maintenant, ainsi qu'il l'avait dit à Orlando, la place considérable, grandissante, qu'ils tenaient dans l'horizon, au point de l'emplir bientôt tout entier; pendant que Saint-Pierre, ce dôme qu'il avait trouvé triomphal, couleur du ciel, régnant sur la ville en roi géant que rien ne pouvait ébranler, lui apparaissait à présent plein de lézardes, diminué déjà, d'une de ces vieillesses énormes dont la masse s'effondre parfois d'un seul coup, dans l'usure secrète, l'émiettement ignoré des charpentes.
Un murmure sourd, une plainte grondante montait du Tibre grossi, et Pierre frissonna, au souffle glacé de fosse qui lui passa sur la face. Cette idée des trois sommets, du triangle symbolique, éveillait en lui la longue souffrance du grand muet, du peuple des petits et des pauvres, dont le pape et le roi s'étaient toujours disputé la possession. Cela venait de loin, du jour où, dans le partage de l'héritage d'Auguste, l'empereur avait dû se contenter des corps, en laissant les âmes au pape, qui, dès ce moment, n'avait plus brûlé que du désir de reconquérir ce pouvoir temporel, dont on dépouillait Dieu en sa personne. La querelle avait bouleversé et ensanglanté tout le moyen âge, sans que ni l'Église ni l'Empire pussent s'entendre sur la proie qu'ils s'arrachaient par lambeaux. Enfin, le grand muet, las de vexations et de misère, voulut parler, secoua le joug du pape, aux temps de la Réforme, commença plus tard de renverser les rois, dans sa furieuse explosion de 89. Et l'extraordinaire aventure de la papauté était partie de là, comme Pierre l'avait écrit dans son livre, une fortune nouvelle qui permettait au pape de reprendre le rêve séculaire, le pape se désintéressant des trônes abattus, se remettant avec les misérables, espérant bien cette fois conquérir le peuple, l'avoir enfin tout à lui. N'était-ce pas prodigieux, ce Léon XIII dépouillé de son royaume, qui se laissait dire socialiste, qui rassemblait sous lui le troupeau des déshérités, qui marchait contre les rois, à la tête du quatrième État, auquel appartiendra le siècle prochain? L'éternelle lutte continuait aussi âpre pour cette possession du peuple, à Rome même, et dans l'espace le plus resserré, le Vatican en face du Quirinal, le pape et le roi pouvant se voir de leurs fenêtres, toujours se battant à qui aurait l'empire, ayant sous leurs yeux les toits roux de la vieille ville, cette menue population qu'ils en étaient encore à se disputer, comme le faucon et l'épervier se disputent les petits oiseaux des bois. Et c'était ici, pour Pierre, que le catholicisme se trouvait condamné, voué à une ruine fatale, parce que justement il était d'essence monarchique, à ce point que la papauté apostolique et romaine ne pouvait renoncer au pouvoir temporel, sous peine d'être autre chose et de disparaître. Vainement elle feignait un retour au peuple, vainement elle apparaissait tout âme, il n'y avait pas de place, au milieu de nos démocraties, pour la souveraineté totale et universelle qu'elle tenait de Dieu. Toujours il voyait l'imperator repousser dans le pontife, et c'était là surtout ce qui avait tué son rêve, détruit son livre, amassé le tas de décombres, devant lequel il restait éperdu, sans force ni courage.