A cette minute dernière, il fut réconforté d'avoir là cette compatriote, cette bonne âme, qui l'avait accueilli, le jour de l'arrivée, et qui le saluait, au départ.
—Je ne vous dis pas au revoir, monsieur l'abbé, car je ne crois pas que vous reviendrez de sitôt dans leur satanée ville... Adieu, monsieur l'abbé.
—Adieu, Victorine. Et merci bien, de tout mon cœur.
Déjà, la voiture partait, au trot vif du cheval, tournait dans les rues étroites et tortueuses qui mènent au cours Victor-Emmanuel. Il ne pleuvait pas, la capote n'avait pas été relevée; mais l'air humide avait beau être doux, le prêtre se sentit tout de suite pris de froid, sans vouloir perdre le temps à faire arrêter le cocher, un silencieux, celui-ci, qui semblait n'avoir que la hâte de se débarrasser de son voyageur.
Et, lorsque Pierre déboucha sur le cours Victor-Emmanuel, il fut surpris de le trouver déjà si désert, à cette heure peu avancée de la nuit, les maisons barricadées, les trottoirs vides, les lampes électriques brûlant seules dans la mélancolique solitude. A la vérité, il ne faisait guère chaud, et le brouillard paraissait grandir, noyait de plus en plus les façades. Quand il passa devant la Chancellerie, il lui sembla que le sévère et colossal monument se reculait, s'évanouissait dans un rêve. Et, plus loin, à droite, au bout de la rue d'Aracoeli étoilée de rares becs de gaz fumeux, le Capitole avait sombré en pleines ténèbres. Puis, le large cours se resserra, la voiture fila entre les deux masses sombres, écrasantes, du Gesù obscur et du lourd palais Altieri; et ce fut dans ce couloir étranglé, où par les beaux soleils eux-mêmes tombait toute l'humidité des temps anciens, qu'il s'abandonna à une songerie nouvelle, la chair et l'âme envahies d'un frisson.
Brusquement, le réveil se faisait en lui de cette pensée, dont il avait eu parfois l'inquiétude, que l'humanité, partie là-bas de l'Asie, avait toujours marché dans le sens du soleil. Un vent d'est avait toujours soufflé, emportant à l'ouest la semence humaine, pour les moissons futures. Et, depuis longtemps déjà, le berceau était frappé de destruction et de mort, comme si les peuples ne pouvaient avancer que par étapes, laissant derrière eux le sol épuisé, les villes détruites, les populations décimées et abâtardies, à mesure qu'ils marchaient du levant au couchant, vers le but ignoré. C'étaient Ninive et Babylone sur les bords de l'Euphrate, c'étaient Thèbes et Memphis sur les bords du Nil, réduites en poudre, tombées de vieillesse et de lassitude à un engourdissement mortel, sans qu'un réveil fût possible. Puis, de là, cette décrépitude avait gagné les bords du grand lac méditerranéen, ensevelissant dans la poussière de l'âge Tyr et Sidon, allant plus loin encore endormir Carthage, frappée de sénilité en pleine splendeur. Cette humanité en marche, que la force cachée des civilisations roulait ainsi de l'orient à l'occident, marquait ses journées de route par des ruines, et quelle effrayante stérilité aujourd'hui que celle de ce berceau de l'Histoire, cette Asie, cette Égypte, retournées au bégayement de l'enfance, immobilisées dans l'ignorance et dans la caducité, sur les décombres des antiques capitales, jadis maîtresses du monde!
Au passage, à travers sa songerie, Pierre eut conscience que le palais de Venise, noyé de nuit, semblait crouler sous quelque assaut de l'invisible. La brume en avait entamé les créneaux, et les hautes murailles nues, si redoutables, fléchissaient sous la poussée de l'obscurité croissante. Puis, après la trouée profonde du Corso, à gauche, désert lui aussi dans l'éclat blafard des lampes électriques, le palais Torlonia apparut sur la droite, avec son aile éventrée par la pioche des démolisseurs; tandis que, de nouveau sur la gauche, plus haut, le palais Colonna allongeait sa façade morne, ses fenêtres closes, comme si, déserté par ses maîtres, déménagé de son ancien faste, il attendait les démolisseurs à son tour.
Alors, au roulement ralenti de la voiture, qui commençait à gravir la montée de la rue Nationale, la rêverie continua. Est-ce que Rome n'était pas atteinte, est-ce que son heure n'était pas venue de disparaître, dans cette destruction que les peuples en marche laissaient continuellement derrière eux? La Grèce, Athènes et Sparte s'ensommeillaient sous leurs glorieux souvenirs, ne comptaient plus dans le monde d'aujourd'hui. Tout le bas de la péninsule italique était déjà gagné par la paralysie montante. Et, en même temps que Naples, c'était bien le tour de Rome désormais. Elle se trouvait à la limite de la contagion, à cette marge de la tache de mort qui s'étend sans cesse sur le vieux continent, cette marge où l'agonie se déclare, où la terre appauvrie ne veut plus nourrir ni supporter des villes, où les hommes eux-mêmes semblent frappés de vieillesse dès la naissance. Depuis deux siècles, Rome allait en déclinant, s'éliminait peu à peu de la vie moderne, sans industrie, sans commerce, incapable même de science, de littérature et d'art. Et ce n'était plus seulement la basilique de Saint-Pierre, qui s'effondrait, qui semait l'herbe de ses débris, comme autrefois le temple de Jupiter Capitolin. Dans la rêverie noire et douloureuse, c'était Rome entière qui croulait en un suprême craquement, qui couvrait les sept collines du chaos de ses ruines, les églises, les palais, les quartiers entiers disparus, dormant sous les orties et les ronces. Comme Ninive et Babylone, comme Thèbes et Memphis, Rome n'était plus qu'une plaine rase, bossuée par des décombres, au milieu desquels on cherchait vainement à reconnaître la place des anciens édifices, et qu'habitaient seuls des nœuds de serpents et des bandes de rats.
La voiture tournait, et Pierre reconnut, à droite, dans un trou énorme de nuit entassée, la colonne Trajane. Mais, à cette heure, elle se dressait noire, telle que le tronc mort d'un arbre géant, dont le grand âge aurait abattu les branches. Et, plus haut, en traversant la place triangulaire, lorsqu'il leva les yeux, l'arbre réel qu'il distingua sur le ciel de plomb, le pin parasol de la villa Aldobrandini, qui était là comme la grâce et la fierté de Rome, ne fut désormais pour lui qu'une salissure, le petit nuage de poussière charbonneuse qui montait du total écroulement de la ville.
Une épouvante le prenait maintenant, au bout de ce rêve tragique, dans sa fraternité inquiète. Et, lorsque l'engourdissement qui monte à travers le monde vieilli aurait dépassé Rome, lorsque la Lombardie serait prise, que Gênes, et Turin, et Milan, s'endormiraient comme Venise déjà s'endort, ce serait donc ensuite le tour de la France! Les Alpes seraient franchies, Marseille verrait ses ports comblés par le sable, comme ceux de Tyr et de Sidon, Lyon tomberait à la solitude et au sommeil, Paris enfin, envahi par l'invincible torpeur, changé en un champ de pierres stérile, hérissé de chardons, rejoindrait dans la mort Rome, et Ninive, et Babylone, tandis que les peuples continueraient leur marche du levant au couchant, avec l'éternel soleil. Un grand cri traversa l'ombre, le cri de mort des races latines. L'Histoire, qui semblait être née dans le bassin de la Méditerranée, se déplaçait, et l'Océan aujourd'hui devenait le centre du monde. Où en était-on de la journée humaine? Partie de là-bas, du berceau, au lever de l'aube, l'humanité, d'étape en étape, semant sa route de ses ruines, se trouvait-elle à la moitié du jour, lorsque midi flamboie? C'était alors l'autre moitié des temps qui commençait, le nouveau monde après l'ancien, ces villes d'Amérique où s'ébauchait la démocratie, où poussait la religion de demain, les reines souveraines du prochain siècle, avec, là-bas, au delà d'un autre Océan, en revenant vers le berceau, sur l'autre face de la terre, l'Extrême-Orient immobile, la Chine et le Japon mystérieux, tout le pullulement menaçant de la race jaune.