—Ah! dame, oui! répondait le Frère aux questions de la mère et de la fille, ça n'a guère plus d'un mètre, deux personnes ne passeraient pas de front... Et comment on a creusé ça? Oh! c'est fort simple. Une famille, une corporation funèbre ouvrait une sépulture, n'est-ce pas? Eh bien! elle creusait une première galerie, à la pioche, dans ce terrain qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougeâtre comme vous voyez, à la fois tendre et résistante, très facile à travailler, et absolument imperméable; enfin, une terre faite exprès, qui a merveilleusement conservé les corps.
Il s'interrompit, montra, à la faible flamme de sa bougie, les cases creusées à droite et à gauche, dans les parois.
—Regardez, ce sont les loculi... Ils ouvraient donc une galerie souterraine, dans laquelle, des deux côtés, ils pratiquaient ces cases superposées, où ils couchaient les corps, le plus souvent enveloppés d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Dès lors, n'est-ce pas? tout s'explique. Si d'autres familles se joignaient à la première, si la corporation s'étendait, ils prolongeaient la galerie au fur et à mesure qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, à droite, à gauche, dans tous les sens; même ils créaient un deuxième étage, plus profond... Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mètres de haut. Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, à une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au contraire, continuant à fouiller le sol davantage, dès que la rangée des cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par exemple, en moins de quatre siècles, ils ont creusé seize kilomètres de galeries, où plus d'un million de chrétiens ont dû être inhumés. Or, des Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi trouée. Songez à cela et faites le calcul.
Pierre écoutait, passionnément. Autrefois, il avait visité une fosse houillère, en Belgique, et il retrouvait ici les mêmes couloirs étranglés, la même pesanteur étouffante, un néant d'obscurité et de silence. Seules, les petites bougies étoilaient l'ombre épaisse, qu'elles n'éclairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de termites funéraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symétrie, au petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait à chaque pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait dû être fait au fil à plomb, ni à l'équerre. Ce n'était là qu'une œuvre de nécessité et de charité, de naïfs fossoyeurs de bonne grâce, des ouvriers illettrés, tombés à la maladresse de main de la décadence. Cela, surtout, devenait très sensible, dans les inscriptions et les emblèmes gravés sur les plaques de marbre. On aurait dit les dessins puérils que les gamins des rues tracent sur les murs.
—Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un nom; parfois même pas de nom, et simplement les mots in pace... D'autres fois, il y a un emblème, la colombe de la pureté, la palme du martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est composé de cinq lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur des hommes.
Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme, un seul trait central, hérissé de quelques autres petits traits, la colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figurée par un zigzag, l'œil par un point rond. Les lettres des inscriptions brèves s'en allaient de travers, inégales, déformées, la grosse écriture des ignorants et des simples.
Mais on était arrivé à une crypte, à une sorte de petite salle, où l'on avait retrouvé les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une inscription métrique superbe, placée là par le pape Damase. Puis, dans une salle voisine, aussi étroite, un caveau de famille décoré plus tard de naïves peintures murales, on montrait la place où l'on avait découvert le corps de sainte Cécile. Et l'explication continuait, le religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation irréfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptême, l'eucharistie, la résurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejeté par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Moïse faisant jaillir l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers âges accomplissant des miracles.
—Vous voyez bien, répétait-il, tout est là, ça n'a pas été préparé, et rien n'est plus authentique.
Sur une question de Pierre, dont l'étonnement augmentait, il convint que les Catacombes étaient primitivement de simples cimetières et qu'aucune cérémonie religieuse n'y était célébrée. Plus tard seulement, au quatrième siècle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes pour le culte. De même, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant les persécutions, aux époques où les chrétiens durent en dissimuler les entrées. Jusque-là, elles étaient restées librement, légalement ouvertes. Et telle était l'histoire vraie: des cimetières de quatre siècles, devenus des lieux d'asile et ravagés durant les troubles, honorés ensuite jusqu'au huitième siècle, dépouillés alors de leurs saintes reliques, puis tombés dans l'oubli, bouchés par les terres, enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que les premiers travaux de recherches, au quinzième siècle, les remirent à la lumière comme une extraordinaire trouvaille, un véritable problème historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours.
—Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frère. Vous voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touché. Il est là depuis seize à dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette était absolument complet, l'année dernière encore. Mais, vous le voyez, le crâne est défoncé. C'est un Américain qui l'a cassé d'un coup de canne, pour bien s'assurer que la tête n'était pas fausse.