—Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!
A ce moment, dans son grondement désespéré, Dario eut la sensation que quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de démence hébétée, sans même le bien reconnaître. Puis, il passa les deux mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, où son désir refoulé se débattait encore dans des larmes et dans du repentir.
Benedetta était restée assise sur le canapé, soufflante, à bout de courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer également, très embarrassé de son rôle, ne trouvant pas un mot, elle le supplia d'une voix qui se calmait.
—Non, non, monsieur l'abbé, ne vous en allez pas... Je vous en prie, asseyez-vous, je désire causer avec vous un instant.
Il crut pourtant devoir s'excuser de son entrée si brusque, il expliqua que la porte du premier salon était entr'ouverte et qu'il avait seulement aperçu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laissé sur une table.
—Mais c'est vrai! s'écria la contessina, Victorine devait y être, je venais de la voir. Je l'ai appelée, quand mon pauvre Dario s'est mis à perdre la tête... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?
Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant à demi, la face encore brûlante de la lutte:
—Écoutez, monsieur l'abbé, je vais vous dire les choses, parce que je ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine idée de mon pauvre Dario. Ça me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demandé un rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et, comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, à cette heure, je lui ai donc dit de venir... C'était fort naturel, n'est-ce pas? de nous voir, de nous entendre, après le gros chagrin que nous avons eu, à la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annulé. Nous souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a été là, nous nous sommes mis à pleurer, nous sommes restés longtemps aux bras l'un de l'autre, nous caressant, mêlant nos larmes. Je l'ai baisé mille fois en lui répétant que je l'adorais, que j'étais désespérée de faire son malheur, que je mourrais sûrement de ma peine, à le voir si malheureux. Peut-être a-t-il pu se croire encouragé; et, d'ailleurs, il n'est pas un ange, je n'aurais pas dû le garder de la sorte, si longtemps sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abbé, il a fini par être comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone, j'ai juré de ne jamais accorder qu'à mon mari.
Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur ses lèvres, quand elle continua.
—Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et ça ne m'empêche pas de l'aimer, au contraire. Il a l'air délicat, un peu maladif même; mais, au fond, c'est un passionné, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des colères, étant petite, à rester par terre, et aujourd'hui encore, quand le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-même, que je me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les caprices doivent être contentés; mais, au fond pourtant, il a beaucoup de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur sérieux est avec moi, qui l'adore.