«N'est-ce pas, mon ami, il serait bien sage, aussi sage que toi?» Pour toute réponse, il plia le cou et baisa la main appuyée sur son épaule gauche. Il regardait Rougon, la face émue et embarrassée, clignant les yeux, voulant lui faire entendre qu'il allait peut-être un peu loin. Rougon faillit l'appeler imbécile. Mais Clorinde ayant fait un signe par-dessus la tête de son mari, il la suivit à la fenêtre où elle s'accouda. Un instant, elle resta muette, les yeux perdus sur l'immense horizon. Puis elle dit, sans transition:

«Pourquoi voulez-vous quitter Paris? Vous ne m'aimez donc plus?... Écoutez, je serai raisonnable, je suivrai vos conseils, si vous renoncez à vous exiler là-bas dans votre abominable pays.» Lui, à ce marché, devint grave. Il mit en avant les grands intérêts auxquels il obéissait. Maintenant, il était impossible qu'il reculât. Et, pendant qu'il parlait, Clorinde cherchait vainement à lire la vérité vraie sur son visage; il semblait très décidé à partir.

«C'est bon, vous ne m'aimez plus, reprit-elle. Alors, je suis bien maîtresse d'agir à ma guise.... Vous verrez.» Elle quitta la fenêtre sans contrariété, retrouvant son rire. Delestang, que le feu continuait à intéresser, cherchait à déterminer le nombre approximatif des cheminées du château. Mais elle l'interrompit, car elle avait tout juste le temps de s'habiller, si elle ne voulait pas manquer la chasse. Rougon les accompagna jusque dans le corridor, un large couloir de couvent, garni d'une moquette verte. Clorinde, en s'en allant, s'amusa à lire de porte en porte les noms des invités, écrits sur de petites pancartes encadrées de minces filets de bois.

Puis, tout au bout, elle se retourna; et, croyant voir Rougon perplexe, comme près de la rappeler, elle s'arrêta, attendit quelques secondes, l'air souriant. Il rentra chez lui, il ferma sa porte d'une main brutale.

Le déjeuner fut avancé, ce matin-là. Dans la galerie des Cartes, on causa beaucoup du temps, qui était excellent pour une chasse à courre: une poussière diffuse de soleil, un air blond et vif, immobile comme une eau dormante. Les voitures de la cour partirent du château un peu avant midi. Le rendez-vous était au Puits-du-Roi, vaste carrefour en pleine forêt. La vénerie impériale attendait là depuis une heure, les piqueurs à cheval, en culotte de drap rouge, avec le grand chapeau galonné en bataille, les valets de chiens, chaussés de souliers noirs à boucles d'argent, pour courir à l'aise au milieu des taillis; et les voitures des invités venus des châteaux voisins, alignées correctement, formaient un demi-cercle, en face de la meute tenue par les valets; tandis que des groupes de dames et de chasseurs en uniforme faisaient au centre un sujet de tableau ancien, une chasse sous Louis XV, ressuscitée dans l'air blond.

L'empereur et l'impératrice ne suivirent pas la chasse.

Aussitôt après l'attaque, leurs chars à bancs tournèrent dans une allée et revinrent au château. Beaucoup de personnes les imitèrent. Rougon avait d'abord essayé d'accompagner Clorinde; mais elle lançait son cheval si follement, qu'il perdit du terrain et se décida à rentrer de dépit, furieux de la voir galoper côte à côte avec M. de Marsy, au fond d'une allée, très loin.

Vers cinq heures et demie, Rougon fut prié de descendre prendre le thé, dans les petits appartements de l'impératrice. C'était une faveur accordée d'ordinaire aux hommes spirituels. Il y avait déjà là M. Beulin d'Orchère et M. de Plouguern; et ce dernier conta, en termes délicats, une farce très grosse, qui eut un grand succès de rire. Cependant, les chasseurs rentraient à peine. Mme de Combelot arriva, en affectant une lassitude extrême. Et, comme on lui demandait des nouvelles, elle répondit avec des mots techniques:

«Oh! l'animal s'est fait battre pendant plus de quatre heures.... Imaginez qu'il a débouché un instant en plaine.

Il avait repris un peu d'air.... Enfin, il est allé se laisser prendre à la mare Rouge. Un hallali superbe!» Le chevalier Rusconi donna un autre détail, d'un air inquiet.