«Eh bien, vous avez vu.... Si vous aviez été gentil ce matin, je n'aurais pas failli me casser les jambes.» Le soir, il y eut une curée froide aux flambeaux, dans la cour du palais. En quittant la salle à manger, le cortège des invités, au lieu de revenir immédiatement à la galerie des Cartes, se dispersa dans les salons de la façade, dont les fenêtres furent ouvertes toutes grandes.

L'empereur prit place sur le balcon central, où une vingtaine de personnes purent le suivre.

En bas, de la grille au vestibule, deux files de valets de pied en grande livrée, les cheveux poudrés, ménageaient une large allée. Chacun d'eux tenait une longue pique, au bout de laquelle flambaient des étoupes, dans des gobelets remplis d'esprit-de-vin. Ces hautes flammes vertes dansaient en l'air, comme flottantes et suspendues, tachant la nuit sans l'éclairer, ne tirant du noir que la double rangée de gilets écarlates qu'elle rendait violâtres. Des deux côtés de la cour, une foule s'entassait, des bourgeois de Compiègne, avec leurs dames, des visages blafards grouillant dans l'ombre, d'où par moments un reflet des étoupes faisait sortir quelque tête abominable, une face vert-de-grisée de petit rentier. Puis, au milieu, devant le perron, les débris du cerf, en tas sur le pavé, étaient recouverts de la peau de l'animal, étalée, la tête en avant; tandis que, à l'autre bout, contre la grille, la meute attendait, entourée des piqueurs. Là, des valets de chiens en habit vert, avec de grands bas de coton blanc, agitaient des torches. Une vive clarté rougeâtre, traversée de fumées dont la suie roulait vers la ville, mettait, dans une lueur de fournaise, les chiens serrés les uns contre les autres, soufflant fortement, les gueules ouvertes.

L'empereur resta debout. Par instant, un éclat brusque des torches montrait sa face vague, impénétrable. Clorinde, pendant tout le dîner, avait épié chacun de ses gestes, sans surprendre en lui qu'une fatigue morne, l'humeur chagrine d'un malade souffrant en silence. Une seule fois, elle crut le voir regarder M. de Marsy obliquement, de son regard gris que ses paupières éteignaient. Au bord du balcon, il demeurait maussade, un peu voûté, tordant sa moustache; pendant que, derrière lui, les invités se haussaient, pour voir.

«Allez, Firmin!» dit-il, comme impatienté.

Les piqueurs sonnaient la Royale. Les chiens donnaient de la voix, hurlaient, le cou tendu, dressés à demi sur leurs pattes de derrière, dans un élan d'effroyable vacarme. Tout d'un coup, au moment où un valet montrait la tête du cerf à la meute affolée, Firmin, le maître d'équipage, placé sur le perron, abaissa son fouet; et la meute, qui attendait ce signal, traversa la cour en trois bonds, les flancs haletant d'une rage d'appétit. Mais Firmin avait relevé son fouet. Les chiens, arrêtés à quelque distance du cerf, s'aplatirent un instant sur le pavé, l'échine secouée de frissons, la gueule cassée d'aboiements de désir. Et ils durent reculer, ils retournèrent se ranger à l'autre bout, près de la grille. «Oh! les pauvres bêtes! dit Mme de Combelot, d'un air de compassion langoureuse.

—Superbe!» cria M. La Rouquette.

Le chevalier Rusconi applaudissait. Des dames se penchaient, très excitées, avec de petits battements aux coins des lèvres, le cœur tout gonflé du besoin de voir les chiens manger. On ne leur donnait pas leurs os tout de suite; c'était très émotionnant.

«Non, non, pas encore», murmuraient des voix grasses.

Cependant, Firmin, à deux reprises, avait levé et baissé son fouet. La meute écumait, exaspérée. A la troisième fois, le maître d'équipage ne releva pas le fouet. Le valet s'était sauvé, en emportant la peau et la tête du cerf. Les chiens se ruèrent, se vautrèrent sur les débris; leurs abois furieux s'apaisaient dans un grognement sourd, un tremblement convulsif de jouissance.