«Mes enfants, dit un soir le colonel, moi, je ne reviens pas de quinze jours.... Il faut le bouder. Nous verrons s'il s'amusera tout seul.» Alors, Rougon, qui rêvait de fermer sa porte, fut très blessé de l'abandon où on le laissait. Le colonel avait tenu parole; d'autres l'imitaient; le salon était presque vide, il manquait toujours cinq ou six amis. Lorsqu'un d'eux reparaissait après une absence, et que le grand homme lui demandait s'il n'avait pas été malade, il répondait non d'un air surpris, et il ne donnait aucune explication. Un jeudi, il ne vint personne. Rougon passa la soirée seul, à se promener dans la vaste pièce, les mains derrière le dos, la tête basse. Il sentait pour la première fois la force du lien qui l'attachait à sa bande.
Des haussements d'épaules disaient son mépris, quand il songeait à la bêtise des Charbonnel, à la rage envieuse de Du Poizat, aux douceurs louches de Mme Correur.
Pourtant ces familiers, qu'il tenait en si médiocre estime, il avait le besoin de les voir, de régner sur eux; un besoin de maître jaloux, pleurant en secret les moindres infidélités. Même, au fond de son cœur, il était attendri par leur sottise, il aimait leurs vices. Ils semblaient à présent faire partie de son être, ou plutôt c'était lui qui se trouvait lentement absorbé; à ce point qu'il restait comme diminué les jours où ils s'écartaient de sa personne. Aussi, finit-il par leur écrire, lorsque leur absence se prolongeait. Il allait jusqu'à les voir chez eux, pour faire la paix, après les bouderies sérieuses. Maintenant, on vivait en continuelle querelle, rue Marbeuf avec cette fièvre de ruptures et de raccommodements des ménages dont l'amour s'aigrit.
Dans les derniers jours de décembre, il y eut une débandade particulièrement grave. Un soir, sans qu'on sût pourquoi, les mots amenant les mots, on s'était dévoré entre soi, à dents aiguës. Pendant près de trois semaines, on ne se revit pas. La vérité était que la bande commençait à désespérer. Les efforts les plus savants n'aboutissaient à aucun résultat appréciable. La situation ne semblait pas devoir changer de longtemps, la bande abandonnait le rêve de quelque catastrophe imprévue qui aurait rendu Rougon nécessaire. Elle avait attendu l'ouverture de la session du Corps législatif; mais la vérification des pouvoirs s'était faite sans amener autre chose qu'un refus de serment de deux députés républicains. A cette heure, M. Kahn lui-même, l'homme souple et profond du groupe, ne comptait plus voir tourner à leur profit la politique générale. Rougon, exaspéré, s'occupait de son affaire des Landes avec un redoublement de passion, comme pour cacher les tressaillements de sa face, qu'il ne parvenait plus à endormir.
«Je ne me sens pas bien, disait-il parfois. Vous voyez, mes mains tremblent.... Mon médecin m'a ordonné de faire de l'exercice. Je suis toute la journée dehors.» En effet, il sortait beaucoup. On le rencontrait, les mains ballantes, la tête haute, distrait. Quand on l'arrêtait, il racontait des choses interminables. Un matin, comme il rentrait déjeuner, après une promenade du côté de Chaillot, il trouva une carte de visite à tranche dorée, sur laquelle s'étalait le nom de Gilquin, écrit à la main, en belle anglaise; la carte était très sale, toute marquée de doigts gras. Il sonna son domestique.
«La personne qui vous a remis cette carte n'a rien dit?» demanda-t-il.
Le domestique, nouveau dans la maison, eut un sourire.
«C'est un monsieur en paletot vert. Il a l'air bien aimable, il m'a offert un cigare.... Il a dit seulement qu'il était un de vos amis.» Et il se retirait, lorsqu'il se ravisa.
«Je crois qu'il y a quelque chose d'écrit derrière.» Rougon retourna la carte et lut ces mots au crayon:
«Impossible d'attendre. Je passerai dans la soirée. C'est très pressé, une drôle d'affaire.» Il eut un geste d'insouciance. Mais, après son déjeuner, la phrase: «C'est très pressé, une drôle d'affaire», lui revint à l'esprit, s'imposa, finit par l'impatienter. Quelle pouvait être cette affaire que Gilquin trouvait drôle? Depuis qu'il avait chargé l'ancien commis voyageur de besognes obscures et compliquées, il le voyait régulièrement une fois par semaine, le soir; jamais celui-ci ne s'était présenté le matin. Il s'agissait donc d'une chose extraordinaire. Rougon, à bout de suppositions, pris d'une impatience qu'il trouvait lui-même ridicule, se décida à sortir, à tenter de voir Gilquin avant la soirée.