Vous vous donneriez du mal pour rien.... Nous avons causé de vous avec notre avocat.. Il s'est mis à rire, il nous a dit que vous n'étiez pas de force en ce moment contre Mgr Rochart.

—Quand on n'est pas de force, que voulez-vous? dit à son tour M. Charbonnel. Il vaut mieux céder.» Rougon avait baissé la tête. Les phrases de ces vieilles gens l'atteignaient comme des soufflets. Jamais il n'avait souffert plus cruellement de son impuissance.

Cependant, Mme Charbonnel continuait:

«Nous allons retourner à Plassans. C'est beaucoup plus sage.... Oh! nous ne nous quittons pas fâchés, monsieur Rougon. Quand nous verrons là-bas Mme Félicité votre mère, nous lui dirons que vous vous êtes mis en quatre pour nous. Et si d'autres nous questionnent, n'ayez pas peur, ce n'est jamais nous qui vous nuirons.

On n'est point tenu de faire plus qu'on ne peut, n'est-ce pas?» C'était le comble. Il s'imaginait les Charbonnel débarquant au fond de sa province. Dès le soir, toute la petite ville clabaudait. C'était pour lui un échec personnel, une défaite dont il mettrait des années à se relever.

«Restez! cria-t-il, je veux que vous restiez!... Nous verrons si Mgr Rochart m'avale d'une bouchée!» Il riait d'un rire inquiétant, qui effraya les Charbonnel. Pourtant ils résistaient toujours. Enfin, ils consentirent à demeurer quelque temps encore à Paris, huit jours, pas plus. Le mari dénouait laborieusement les cordes dont il avait ficelé la petite malle; la femme, bien qu'il fût à peine trois heures, venait d'allumer une bougie, pour replacer le linge et les vêtements dans les tiroirs. Quand il les quitta, Rougon leur serra affectueusement la main, en renouvelant ses promesses.

Dans la rue, au bout de dix pas, il se repentit. Pourquoi avait-il retenu ces Charbonnel, qui s'entêtaient à vouloir partir? C'était une excellente occasion pour se débarrasser d'eux. Maintenant, il se trouvait plus que jamais engagé à leur faire gagner leur procès. Et il était surtout irrité contre lui-même, en s'avouant les motifs de vanité auxquels il avait obéi. Cela lui semblait indigne de sa force. Enfin, il avait promis, il aviserait. Il descendit la rue Bonaparte, suivit le quai et traversa le pont des Saints-Pères.

Le temps restait doux. Sur la rivière, cependant, un vent très vif soufflait. Il se trouvait au milieu du pont, boutonnant son paletot, lorsqu'il aperçut devant lui une grosse dame chargée de fourrures, qui lui barrait le trottoir. A la voix, il reconnut Mme Correur.

«Ah! c'est vous, disait-elle d'un air dolent. Il faut que je vous rencontre pour consentir à vous serrer la main.... Je ne serais pas allée chez vous de huit jours. Non, vous n'êtes pas assez obligeant.» Et elle lui reprocha de n'avoir pas fait une démarche qu'elle lui demandait depuis des mois. Il s'agissait toujours de cette demoiselle Herminie Billecoq, une ancienne élève de Saint-Denis, que son séducteur, un officier, consentait à épouser, si quelque âme honnête voulait bien avancer la dot réglementaire. D'ailleurs, toutes ces dames la persécutaient; Mme veuve Leturc attendait son bureau de tabac; les autres, Mme Chardon, Mme Testanière, Mme Jalaguier, venaient tous les jours pleurer misère chez elle et lui rappeler les engagements qu'elle avait cru pouvoir prendre.

«Moi, je comptais sur vous, dit-elle, en terminant.