Peu à peu, elle s'affranchissait de sa soumission d'écolière, semblait prendre à Rougon assez de sa force pour se poser en adversaire redoutable. «Si nous montrions cette lettre, ce serait un homme fini, dit le ministre, poussé à se venger sur le mari de la résistance de la femme. Ah! le bonhomme n'est pas facile à caser.

—Vous exagérez, mon cher, reprit-elle après un silence. Autrefois, vous juriez qu'il avait le plus bel avenir. Il possède des qualités très sérieuses et très solides.... Allez, ce ne sont pas les hommes vraiment forts qui vont le plus loin.» Rougon continuait sa promenade. Il haussait les épaules.

«Votre intérêt est qu'il entre au ministère. Vous y compterez un ami. Si réellement le ministre de l'Agriculture et du Commerce se retire pour des raisons de santé, comme on le dit, l'occasion est superbe. Mon mari est compétent, et sa mission en Italie le désigne au choix de l'empereur.... Vous savez que l'empereur l'aime beaucoup; Ils s'entendent très bien ensemble; Ils ont les mêmes idées.... Un mot de vous enlèverait l'affaire.» Il fit encore deux ou trois tours sans répondre. Puis, s'arrêtant devant elle:

«Je veux bien, après tout.... Il y en a de plus bêtes.... Mais je fais cela uniquement pour vous. Je désire vous désarmer. Hein! vous ne devez pas être bonne. N'est-ce pas, vous êtes très rancunière?» Il plaisantait. Elle se mit à rire également, en répétant:

«Oui, oui, très rancunière.... Je me souviens.» Puis, comme elle le quittait, il la retint un instant à la porte. A deux reprises, ils se serrèrent fortement les doigts, sans ajouter un mot.

Dès que Rougon fut seul, il retourna à son cabinet. La grande pièce était vide. Il s'assit devant le bureau, les coudes au bord du buvard, soufflant dans le silence. Ses paupières se baissaient, une somnolence rêveuse le tint assoupi pendant près de dix minutes. Mais il eut un sursaut, il s'étira les bras; et il sonna. Merle parut.

«M. le préfet de la somme attend toujours, n'est-ce pas?... Faites-le entrer.» Le préfet de la Somme entra, blême et souriant, en redressant sa petite taille. Il fit son compliment au ministre d'un air correct. Rougon, un peu alourdi, attendait. Il le pria de s'asseoir.

«Voici, monsieur le préfet, pourquoi je vous ai mandé. Certaines instructions doivent être données de vive voix.... Vous n'ignorez pas que le parti révolutionnaire relève la tête. Nous avons été à deux doigts d'une catastrophe épouvantable. Enfin, le pays demande à être rassuré, à sentir au-dessus de lui l'énergique protection du gouvernement. De son côté, Sa Majesté l'empereur est décidée à faire des exemples, car jusqu'à présent on a singulièrement abusé de sa bonté...» Il parlait lentement, renversé au fond de son fauteuil, jouant avec un gros cachet à manche d'agate. Le préfet approuvait chaque membre de phrase d'un vif mouvement de tête.

«Votre département, continua le ministre, est un des plus mauvais. La gangrène républicaine...

—Je fais tous mes efforts... voulut dire le préfet.