«M. le commissaire central n'est donc pas venu? finit-elle par demander à Du Poizat, qui la questionnait sur la santé de son mari. Je lui ai promis une valse.
—Mais il devrait être là, répondit le préfet; je suis surpris de ne pas le voir.... Il a eu une mission à remplir aujourd'hui. Seulement il m'avait promis d'être de retour à six heures.» C'était vers midi, après le déjeuner, que Gilquin avait quitté Niort à cheval, pour aller arrêter le notaire Martineau. Coulonges se trouvait à cinq lieues. Il comptait y être à deux heures et pouvoir repartir vers les quatre heures au plus tard, ce qui lui permettrait de ne pas manquer le banquet, auquel il était invité. Aussi ne pressa-t-il pas l'allure de son cheval, se dandinant sur sa selle, se promettant d'être très entreprenant, le soir, au bal, avec cette personne blonde, qu'il jugeait seulement un peu maigre. Gilquin aimait les femmes grasses. A Coulonges, il descendit à l'hôtel du Lion d'Or, où un brigadier et deux gendarmes devaient l'attendre. De cette façon, son arrivée ne serait pas remarquée; on louerait une voiture, on «emballerait» le notaire, sans qu'une voisine se mît sur sa porte. Mais les gendarmes n'étaient pas au rendez-vous. Jusqu'à cinq heures, Gilquin les attendit, jurant, buvant des grogs, regardant sa montre tous les quarts d'heure. Jamais il ne serait à Niort pour le dîner. Il faisait seller son cheval, lorsque enfin le brigadier parut, suivi de ses deux hommes. Il y avait eu malentendu.
«Bon, bon, ne vous excusez pas, nous n'avons pas le temps, cria furieusement le commissaire central. Il est déjà cinq heures un quart.... Empoignons notre individu, et que ça ne traîne pas! Il faut que nous roulions dans dix minutes.» D'ordinaire, Gilquin était bon homme. Il se piquait, dans ses fonctions, d'une urbanité parfaite. Ce jour-là, il avait même arrêté un plan compliqué, afin d'éviter les émotions trop fortes au frère de Mme Correur; ainsi il devait entrer seul, pendant que les gendarmes se tiendraient, avec la voiture, à la porte du jardin, dans une ruelle donnant sur la campagne. Mais ses trois heures d'attente au Lion d'Or l'avaient tellement exaspéré, qu'il oublia toutes ces belles précautions. Il traversa le village et alla sonner rudement chez le notaire, à la porte de la rue. Un gendarme fut laissé devant cette porte; l'autre fit le tour, pour surveiller les murs du jardin. Le commissaire était entré avec le brigadier. Dix à douze curieux effarés regardaient de loin.
A la vue des uniformes, la servante qui avait ouvert, prise d'une terreur d'enfant, disparut en criant ce seul mot, de toutes ses forces:
«Madame! madame! madame!» Une femme petite et grasse, dont la face gardait un grand calme, descendit lentement l'escalier.
«Madame Martineau, sans doute? fit Gilquin d'une voix rapide. Mon Dieu! madame, j'ai une triste mission à remplir.... Je viens arrêter votre mari.» Elle joignit ses mains courtes, tandis que ses lèvres décolorées tremblaient. Mais elle ne poussa pas un cri.
Elle resta sur la dernière marche, bouchant l'escalier avec ses jupes. Elle voulut voir le mandat d'amener, demanda des explications, traîna les choses.
«Attention! le particulier va nous filer entre les doigts», murmura le brigadier à l'oreille du commissaire.
Sans doute elle entendit. Elle les regarda, de son air calme, en disant:
«Montez, messieurs.» Et elle monta la première. Elle les introduisit dans un cabinet, au milieu duquel M. Martineau se tenait debout, en robe de chambre. Les cris de la bonne venaient de lui faire quitter son fauteuil où il passait ses journées. Très grand, les mains comme mortes, le visage d'une pâleur de cire, il n'avait plus que les yeux de vivants, des yeux noirs, doux et énergiques.