«C'est le petit d'Escorailles qui a égaré ça ici!... De jolis chiffons encore, ces billets-là! On va loin, avec trois lignes de femme.» Et, pendant qu'il brûlait la lettre, il ajouta:
«Vous savez, Delestang, méfiez-vous des femmes!» Delestang baissa le nez. Toujours il se trouvait embarqué dans quelque passion scabreuse. En 1851, il avait même failli compromettre son avenir politique; il adorait alors la femme d'un député socialiste, et le plus souvent, pour plaire au mari, il votait avec l'opposition, contre l'Élysée. Aussi, au 2 Décembre, reçut-il un véritable coup de massue. Il s'enferma pendant deux jours, perdu, fini, anéanti, tremblant qu'on ne vînt l'arrêter d'une minute à l'autre. Rougon avait dû le tirer de ce mauvais pas, en le décidant à ne point se présenter aux élections, et en le menant à l'Élysée, où il pêcha pour lui une place de conseiller d'État. Delestang, fils d'un marchand de vin de Bercy, ancien avoué, propriétaire d'une ferme modèle près de Sainte-Menehould, était riche à plusieurs millions et habitait rue du Colisée un hôtel fort élégant.
«Oui, méfiez-vous des femmes, répétait Rougon, qui faisait une pause à chaque mot, pour jeter des coups d'œil dans les dossiers. Quand les femmes ne vous mettent pas une couronne sur la tête, elles vous passent une corde au cou.... A notre âge, voyez-vous, il faut soigner son cœur autant que son estomac.» A ce moment, un grand bruit s'éleva dans l'anti-chambre. On entendait la voix de Merle qui défendait la porte. Et, brusquement, un petit homme entra, en disant:
«Il faut que je lui serre la main, que diable! à ce cher ami.
—Tiens! Du Poizat!» s'écria Rougon sans se lever.
Et, comme Merle faisait de grands gestes pour s'excuser, il lui ordonna de fermer la porte. Puis, tranquillement:
«Je vous croyais à Bressuire, vous.... On lâche donc sa sous-préfecture comme une vieille maîtresse.» Du Poizat, mince, là mine chafouine, avec des dents très blanches, mal rangées, haussa légèrement les épaules.
«Je suis à Paris de ce matin, pour des affaires, et je ne comptais aller que ce soir vous serrer la main, rue Marbeuf. Je vous aurais demandé à dîner.... Mais quand j'ai lu le Moniteur...» Il traîna un fauteuil devant le bureau, s'installa carrément en face de Rougon.
«Ah! çà! que se passe-t-il, voyons! Moi, j'arrive du fond des Deux-Sèvres.... J'ai bien eu vent de quelque chose, là-bas. Mais j'étais loin de me douter.... Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?» Rougon, à son tour, haussa les épaules. Il était clair que Du Poizat avait appris là-bas sa disgrâce, et qu'il accourait, pour voir s'il n'y aurait pas moyen de se raccrocher aux branches. Il le regarda jusqu'à l'âme, en disant:
«Je vous aurais écrit ce soir.... Donnez votre démission, mon brave.