M. Kahn rentrait, en coupant un cigare du bout des dents. Il l'alluma, jeta trois ou quatre grosses bouffées; on fumait dans la chambre de la jeune femme. Puis il reprit, continuant la conversation, concluant:

«Enfin, si Rougon prétend avoir ébranlé son pouvoir pour nous servir, je déclare que je nous trouve au contraire horriblement compromis par sa protection. Il a une façon brutale de pousser les gens qui leur casse le nez contre les murs.... D'ailleurs, avec ses coups de poing à assommer les bœufs, le voilà de nouveau par terre. Merci! je n'ai pas envie de le ramasser une seconde fois! Quand un homme ne sait pas ménager son crédit, c'est qu'il n'a pas des idées nettes. Il nous compromet, entendez-vous, il nous compromet!... Moi, ma foi! j'ai de trop lourdes responsabilités, je l'abandonne.» Il hésitait pourtant, sa voix faiblissait, tandis que le colonel et Mme Correur baissaient la tête sans doute pour éviter de se prononcer aussi nettement. En somme, Rougon était toujours au ministère; puis, à le quitter, il aurait fallu pouvoir s'appuyer sur une autre toute-puissance.

«Il n'y a pas que le gros homme», dit négligemment Clorinde.

Ils la regardaient, espérant un engagement plus formel. Mais elle eut un simple geste, comme pour leur demander un peu de patience. Cette promesse tacite d'un crédit tout neuf, dont les bienfaits pleuvraient sur eux, était au fond la grande raison de leur assiduité aux jeudis et aux dimanches de la jeune femme. Ils flairaient un prochain triomphe, dans cette chambre aux odeurs violentes. Croyant avoir usé Rougon à satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient l'avènement de quelque pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux, extraordinairement multipliés et élargis. Cependant, Clorinde s'était relevée sur ses coussins.

Accoudée au bras de la causeuse, elle se pencha brusquement vers Pozzo, lui souffla dans le cou, avec des rires aigus, comme prise d'une folie heureuse. Quand elle était très contente, elle avait de ces joies soudaines d'enfant. Pozzo, dont la main semblait s'être endormie sur la guitare, renversa la tête en montrant ses dents de bel Italien, et il frissonnait comme chatouillé par la caresse de ce souffle, tandis que la jeune femme riait plus haut, soufflait plus fort, pour lui faire demander grâce. Puis, après l'avoir querellé en italien, elle ajouta; en se tournant vers Mme Correur:

«Il faut qu'il chante, n'est-ce pas?... S'il chante, je ne soufflerai plus, je le laisserai tranquille.... Il a fait une chanson bien jolie.» Alors, ils demandèrent tous la chanson. Pozzo se remit à gratter sa guitare; et il chanta, les yeux sur Clorinde. C'était un murmure passionné, accompagné de petites notes légères; les paroles italiennes ne s'entendaient pas, soupirées, tremblées; au dernier couplet, sans doute un couplet de souffrance amoureuse, Pozzo, qui prenait une voix sombre, resta la bouche souriante, d'un air de ravissement dans le désespoir.

Quand il se tut, on l'applaudit beaucoup. Pourquoi ne faisait-il pas éditer ces choses charmantes? Sa situation dans la diplomatie n'était pas un obstacle.

«J'ai connu un capitaine qui a fait jouer un opéra comique, dit le colonel Jobelin. On ne l'en a pas plus mal regardé au régiment.

—Oui, mais dans la diplomatie..., murmura Mme Correur en hochant la tête.

—Mon Dieu! non, je crois que vous vous trompez, déclara M. Kahn. Les diplomates sont comme les autres hommes. Plusieurs cultivent les arts d'agrément.» Clorinde avait lancé un léger coup de pied dans le flanc de Pozzo, en lui donnant un ordre à demi-voix. Il se leva, jeta la guitare sur un tas de vêtements. Et quand il revint, au bout de cinq minutes, il était suivi d'Antonia portant un plateau où se trouvaient des verres et une carafe; lui, tenait un sucrier qui n'avait pu trouver place sur le plateau. Jamais on ne buvait autre chose que de l'eau sucrée chez la jeune femme; encore les familiers de la maison savaient-ils lui faire plaisir lorsqu'ils prenaient de l'eau pure.