«Vous nous feriez le plus grand tort, monsieur Rougon, dit Mme Charbonnel en terminant, si vous continuiez à vous acharner ainsi contre la religion. Nous sommes venus pour vous supplier de vous tenir tranquille.... Dame! là-bas, ils ne peuvent pas savoir, n'est-ce pas? Ils croyaient que nous vous poussions, et ils auraient fini par nous jeter des pierres.... Nous avons donné un beau cadeau au couvent, un christ d'ivoire qui était pendu au pied du lit de notre pauvre cousin.
—Enfin, conclut M. Charbonnel, vous êtes averti, ça vous regarde maintenant.... Nous autres, nous n'y sommes plus pour rien.» Rougon les laissa parler. Ils avaient l'air très mécontents de lui, même ils finissaient par hausser la voix. Un léger froid lui était monté à la nuque. Il les regardait, pris subitement d'une lassitude, comme si un peu de sa force venait encore de lui être enlevé. D'ailleurs, il ne discuta pas. Il les congédia, en leur promettant de ne plus agir. Et, en effet, il laissa étouffer l'affaire.
Depuis quelques jours, il était sous le coup d'un autre scandale, auquel son nom se trouvait mêlé indirectement. Un drame affreux avait eu lieu à Coulonges. Du Poizat, entêté, voulant monter sur le dos de son père, selon l'expression de Gilquin, était revenu un matin frapper à la porte de l'avare. Cinq minutes plus tard, les voisins entendirent des coups de fusil dans la maison, au milieu de hurlements épouvantables. Quand on entra, on trouva le vieillard étendu au pied de l'escalier, la tête fendue; deux fusils déchargés gisaient au milieu du vestibule. Du Poizat, livide, raconta que son père, en le voyant se diriger vers l'escalier, s'était mis brusquement à crier au voleur, comme frappé de folie, et lui avait tiré deux coups de feu, presque à bout portant; il montrait même le trou d'une balle dans son chapeau.
Puis, toujours d'après lui, son père, tombant à la renverse, était allé se briser le crâne sur l'angle de la première marche. Cette mort tragique, ce drame mystérieux et sans témoin soulevaient dans tout le département les bruits les plus fâcheux. Les médecins constatèrent bien un cas d'apoplexie foudroyante. Les ennemis du préfet n'en prétendaient pas moins que celui-ci devait avoir poussé le vieux; et le nombre de ses ennemis grandissait chaque jour, grâce à l'administration pleine de rudesse qui écrasait Niort sous un régime de terreur. Du Poizat, les dents serrées, crispant ses poings d'enfant maladif, restait blême et debout, arrêtant les commérages sur le pas des portes, d'un seul regard de ses yeux gris, quand il passait. Mais il lui arriva un autre malheur; il lui fallut casser Gilquin, compromis dans une vilaine histoire d'exonération militaire; Gilquin, pour cent francs, s'engageait à exempter des fils de paysan; et tout ce qu'on put faire, ce fut de le sauver de la police correctionnelle et de le renier. Cependant, jusque-là, Du Poizat s'était appuyé fortement sur Rougon, dont il engageait la responsabilité davantage à chaque nouvelle catastrophe. Il dut flairer la disgrâce du ministre, car il vint à Paris sans l'avertir, très ébranlé lui-même, sentant craquer ce pouvoir qu'il avait ruiné, cherchant déjà quelque main puissante où se raccrocher. Il songeait à demander son changement de préfecture, afin d'éviter une démission certaine. Après la mort de son père et la coquinerie de Gilquin, Niort devenait impossible.
«J'ai rencontré M. Du Poizat dans le faubourg Saint-Honoré, à deux pas d'ici, dit un jour Clorinde au ministre, par méchanceté. Vous n'êtes donc plus bien ensemble?... Il a l'air furieux contre vous.» Rougon évita de répondre. Peu à peu, ayant dû refuser plusieurs faveurs au préfet, il avait senti un grand froid entre eux; maintenant, ils s'en tenaient aux simples relations officielles. D'ailleurs, la débandade était générale. Mme Correur elle-même l'abandonnait.
Certains soirs, il éprouvait de nouveau cette impression de solitude, dont il avait souffert déjà autrefois, rue Marbeuf, lorsque sa bande doutait de lui. Après ses journées si remplies, au milieu de la foule qui assiégeait son salon, il se retrouvait seul, perdu, navré. Ses familiers lui manquaient. Un impérieux besoin lui revenait de l'admiration continue du colonel et de M. Bouchard, de la chaleur de vie dont l'entourait sa petite cour; jusqu'aux silences de M. Béjuin qu'il regrettait. Alors, il tenta encore de ramener son monde; il se fit aimable, écrivit des lettres, hasarda des visites. Mais les liens étaient rompus, jamais il ne parvint à les avoir tous là, à ses côtés; s'il renouait d'un bout, quelque fâcherie, à l'autre bout, cassait le fil; et il restait quand même incomplet, avec des amis, avec des membres en moins.
Enfin, tous s'éloignèrent. Ce fut l'agonie de son pouvoir. Lui, si fort, était lié à ces imbéciles par le long travail de leur fortune commune. Ils emportaient chacun un peu de lui, en se retirant. Ses forces, dans cette diminution de son importance, demeuraient comme inutiles; ses gros poings tapaient le vide. Le jour où son ombre fut seule au soleil, où il ne put s'engraisser davantage des abus de son crédit, il lui sembla que sa place avait diminué par terre; et il rêva une nouvelle incarnation, une résurrection en Jupiter Tonnant, sans bande à ses pieds, faisant la loi par le seul éclat de sa parole.
Cependant, Rougon ne se croyait pas encore sérieusement ébranlé. Il traitait dédaigneusement les morsures qui lui entamaient à peine les talons. Il Gouvernerait puissamment, impopulaire et solitaire. Puis, il mettait sa grande force dans l'empereur. Sa crédulité fut alors son unique faiblesse. Chaque fois qu'il voyait Sa Majesté, il la trouvait bienveillante, très douce, avec son pâle sourire impénétrable; et elle lui renouvelait l'expression de sa confiance, elle lui répétait les instructions si souvent données. Cela lui suffisait. Le souverain ne pouvait songer à le sacrifier. Cette certitude le décida à tenter un grand coup. Pour faire taire ses ennemis et asseoir son pouvoir solidement, il imagina d'offrir sa démission, en termes très dignes: il parlait des plaintes répandues contre lui, il disait avoir strictement obéi aux désirs de l'empereur, et sentir le besoin d'une haute approbation, avant de continuer son œuvre de salut public. D'ailleurs, il se posait carrément en homme à forte poigne, en représentant de la répression sans merci. La cour était à Fontainebleau. La démission partie. Rougon attendit avec un sang-froid de beau joueur. L'éponge allait être passée sur les derniers scandales, le drame de Coulonges, la visite domiciliaire chez les sœurs de la Sainte-Famille. S'il tombait, au contraire, il voulait tomber de toute sa hauteur, en homme fort.
Justement, le jour où le sort du ministre devait se décider, il y avait dans l'Orangerie des Tuileries, une vente de charité, en faveur d'une crèche patronnée par l'impératrice. Tous les familiers du palais, tout le haut monde officiel allait sûrement s'y rendre, pour faire leur cour. Rougon résolut d'y montrer sa face calme.
C'était une bravade: regarder en face les gens qui le guetteraient de leurs regards obliques, promener son tranquille mépris au milieu des chuchotements de la foule. Vers trois heures, il donnait un dernier ordre au chef du personnel, avant de partir, quand son valet de chambre vint lui dire qu'un monsieur et une dame insistaient vivement pour le voir, à son appartement particulier. La carte portait les noms du marquis et de la marquise d'Escorailles.