«Ah! oui, cette lettre.... Je vais la lire, si cela peut vous plaire.» Et, à l'aide d'un canif, il fendit l'enveloppe, soigneusement. D'un regard il eut parcouru les quelques lignes.

L'empereur acceptait sa démission. Pendant près d'une minute, il tint le papier sur son visage, comme pour le relire. Il avait peur de ne plus être maître du calme de sa face. Un soulèvement terrible se faisait en lui; une rébellion de toute sa force qui ne voulait pas accepter la chute, le secouait furieusement, jusqu'aux os; s'il ne s'était pas roidi, il aurait crié, fendu la table à coups de poing. Le regard toujours fixé sur la lettre, il revoyait l'empereur tel qu'il l'avait vu à Saint-Cloud, avec sa parole molle, son sourire entêté, lui renouvelant sa confiance, lui confirmant ses instructions. Quelle longue pensée de disgrâce devait-il donc mûrir, derrière son visage voilé, pour le briser si brusquement, en une nuit, après l'avoir vingt fois retenu au pouvoir?

Enfin Rougon, d'un effort suprême, se vainquit. Il releva sa face, où pas un trait ne bougeait; il remit la lettre dans sa poche, d'un geste indifférent. Mais Clorinde avait appuyé ses deux mains sur la petite table.

Elle se courba dans un moment d'abandon, elle murmura, les coins de la bouche frémissants:

«Je le savais. J'étais là-bas encore ce matin.... Mon pauvre ami!» Et elle le plaignait d'une voix si cruellement moqueuse, qu'il la regarda de nouveau les yeux dans les yeux. Elle ne dissimulait plus, d'ailleurs. Elle tenait la jouissance attendue depuis des mois, goûtant sans hâte, phrase à phrase, la volupté de se montrer enfin à lui en ennemie implacable et vengée.

«Je n'ai pas pu vous défendre, continua-t-elle, vous ignorez sans doute...» Elle n'acheva pas. Puis, elle demanda, d'un air aigu:

«Devinez qui vous remplace à l'intérieur?» Il eut un geste d'insouciance. Mais elle le fatiguait de son regard. Elle finit par lâcher ce seul mot:

«Mon mari!» Rougon, la bouche sèche, but encore une gorgée d'eau sucrée. Elle avait tout mis dans ce mot, sa colère d'avoir été dédaignée autrefois, sa rancune menée avec tant d'art, sa joie de femme de battre un homme réputé de première force. Alors, elle se donna le plaisir de le torturer, d'abuser de sa victoire; elle étala les côtés blessants. Mon Dieu! son mari n'était pas un homme supérieur; elle l'avouait, elle en plaisantait même; et elle voulait dire que le premier venu avait suffi, qu'elle aurait fait un ministre de l'huissier Merle, si le caprice lui en était poussé. Oui, l'huissier Merle, un passant imbécile, n'importe qui: Rougon aurait eu un digne successeur. Cela prouvait la toute-puissance de la femme. Puis, se livrant complètement, elle se montra maternelle, protectrice, donneuse de bons conseils.

«Voyez-vous, mon cher, je vous l'ai dit souvent, vous avez tort de mépriser les femmes. Non, les femmes ne sont pas les bêtes que vous pensez. Ça me mettait en colère, de vous entendre nous traiter de folles, de meubles embarrassants, que sais-je encore? de boulets au pied.... Regardez donc mon mari! Est-ce que j'ai été un boulet à son pied?... Moi, je voulais vous faire voir ça. Je m'étais promis ce régal, vous vous souvenez, le jour où nous avons eu cette conversation vous avez vu, n'est-ce pas? Eh bien, sans rancune... vous êtes très fort, mon cher. Mais dites-vous bien une chose: une femme vous roulera toujours quand elle voudra en prendre la peine.» Rougon, un peu pâle, souriait.

«Oui, vous avez raison peut-être, dit-il d'une voix lente, évoquant toute cette histoire. J'avais ma seule force, vous aviez...