Rougon s'était arrêté, songeur, et suivait le cortège filant dans le jaillissement des flaques, mouchetant jusqu'aux feuilles basses des arbres.


[XIV]

Trois ans plus tard, un jour de mars, il y avait une séance très orageuse au Corps législatif. On y discutait l'adresse pour la première fois.

A la buvette, M. La Rouquette et un vieux député, M. de Lamberthon, le mari d'une femme adorable, buvaient des grogs, en face l'un de l'autre, tranquillement.

«Hein! si nous retournions dans la salle? demandait M. de Lamberthon, qui prêtait l'oreille. Je crois que ça chauffe.» On entendait par moments une clameur lointaine, une tempête de voix, brusque comme un coup de vent; puis, tout retombait à un grand silence. Mais M. La Rouquette continuait à fumer d'un air de parfaite insouciance, en répondant:

«Non, laissez donc, je veux finir mon cigare.... On nous préviendra, si l'on a besoin de nous. J'ai dit qu'on nous prévienne.» Ils étaient seuls dans la buvette, une petite salle de café, très coquette, établie au fond de l'étroit jardin qui fait le coin du quai et de la rue de Bourgogne. Peinte en vert tendre, recouverte d'un treillage de bambous, s'ouvrant par de larges baies vitrées sur les massifs du jardin, elle ressemblait à une serre changée en buffet de gala, avec ses panneaux de glace, ses tables, son comptoir de marbre rouge, ses banquettes de reps vert capitonné. Une des baies ouverte laissait entrer le bel après-midi, une tiédeur printanière que rafraîchissaient les souffles vifs de la Seine. «La guerre d'Italie a mis le comble à sa gloire, reprit M. La Rouquette, continuant une conversation interrompue. Aujourd'hui, en rendant au pays la liberté, il montre toute la force de son génie...» Il parlait de l'empereur. Pendant un instant, il exalta la portée des décrets de novembre, la participation plus directe des grands corps de l'État à la politique du souverain, la création des ministres sans portefeuille chargés de représenter le gouvernement auprès des Chambres. C'était le retour du régime constitutionnel, dans ce qu'il avait de sain et de raisonnable. Une nouvelle ère, l'empire libéral, s'ouvrait. Et il secouait la cendre de son cigare, transporté d'admiration.

M. de Lamberthon hochait la tête.

«Il est allé un peu vite, murmura-t-il. On aurait pu attendre encore. Rien ne pressait.

—Si, si, je vous assure, il fallait faire quelque chose, dit vivement le jeune député. C'est justement là le génie...»