—Oui, oui, retirez le mot!» Mais le cri obstiné, le cri qui revenait sans arrêt, comme rythmé par le battement des talons, c'était ce cri: «A l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!» s'aigrissant, s'étranglant dans les gosiers séchés.

A la tribune, l'orateur avait croisé les bras. Il regardait en face la Chambre furieuse, ces faces aboyantes, ces poings brandis. A deux reprises, croyant à un peu de silence, il ouvrit la bouche; ce qui amena un redoublement de tempête, une crise d'emportement fou. La salle craquait.

M. de Marsy, debout devant son fauteuil de président, la main sur la pédale de la sonnette, sonnait d'une façon continue; un carillon d'alarme au milieu d'un ouragan. Sa haute figure pâle gardait un sang froid parfait. Il s'arrêta un instant de sonner, tira ses manchettes tranquillement, puis se remit à son carillon. Son mince sourire sceptique, une sorte de tic qui lui était habituel, pinçait les coins de ses lèvres fines.

Lorsque les voix se lassaient, il se contentait de lancer:

«Messieurs, permettez, permettez...» Enfin, il obtint un silence relatif.

«J'invite l'orateur, dit-il, à expliquer le mot qu'il vient de prononcer.» L'orateur se penchant, s'appuyant sur le bord de la tribune, répéta sa phrase avec une affirmation entêtée du menton.

«J'ai dit que le 2 décembre était un crime...» Il ne put aller plus loin. L'orage recommença. Un député, le sang aux joues, le traita d'assassin; un autre lui jeta une ordure, si grosse, que les sténographes sourirent, en se gardant d'écrire le mot. Les exclamations se croisaient, s'étouffaient. Pourtant, on entendait la voix flûtée de M. La Rouquette qui répétait:

«Il insulte l'empereur, il insulte la France!» M. de Marsy eut un geste digne. Il se rassit, en disant:

«Je rappelle l'orateur à l'ordre.» Une longue agitation suivit. Ce n'était plus le Corps législatif ensommeillé qui avait voté, cinq ans plus tôt, un crédit de quatre cent mille francs pour le baptême du prince impérial. A gauche, sur un banc, quatre députés applaudissaient le mot lancé à la tribune par leur collègue. Ils étaient cinq maintenant à attaquer l'empire. Ils l'ébranlaient d'une secousse continue, le niaient, lui refusaient leur vote, avec un entêtement de protestation, dont l'effet devait peu à peu soulever le pays entier. Ces députés se tenaient debout, groupe infime, perdu au milieu d'une majorité écrasante; et ils répondaient aux menaces, aux poings tendus, à la pression bruyante de la Chambre sans un découragement, immobiles et fervents dans leur revanche.

La salle elle-même paraissait changée, toute sonore, frémissante de fièvre. On avait rétabli la tribune, au pied du bureau. La froideur des marbres, le développement pompeux des colonnes de l'hémicycle se chauffaient de la parole ardente des orateurs. Sur les gradins, le long des banquettes de velours rouge, la lumière de la baie vitrée tombant d'aplomb semblait allumer des incendies, dans les orages des grandes séances. Le bureau monumental avec ses panneaux sévères, s'animait des ironies et des insolences de M. de Marsy, dont la redingote correcte, la taille mince de viveur épuisé coupaient d'une ligne pauvre les nudités antiques du bas-relief placé derrière son dos. Et seules, dans leurs niches, entre leurs paires de colonnes, les statues allégoriques de l'Ordre public et de la Liberté gardaient leurs faces mortes et leurs yeux vides de divinités de pierre. Mais ce qui soufflait surtout la vie, c'était le public plus nombreux, penché anxieusement, suivant les débats, apportant là sa passion. Le second rang des tribunes venait d'être remis en place. Les journalistes avaient leur tribune particulière. Tout en haut, au bord de la corniche chargée de dorures, des têtes s'allongeaient, un envahissement de foule, qui parfois faisait lever les yeux inquiets des députés, comme s'ils avaient cru brusquement entendre le piétinement de la populace, un jour d'émeute.