Et elle allait lire la lettre, lorsqu'il la lui prit pour la parcourir d'un regard. Les Charbonnel, anciens marchands d'huile de Plassans, étaient les protégés de Mme Félicité, comme on nommait dans sa petite ville la mère de Rougon. Elle les lui avait adressés à l'occasion d'une requête qu'ils présentaient au conseil d'État.

Un de leurs petits-cousins, un sieur Chevassu, avoué à Faverolles, le chef-lieu d'un département voisin, était mort en laissant une fortune de cinq cent mille francs aux sœurs de la Sainte-Famille. Les Charbonnel, qui n'avaient jamais compté sur l'héritage, devenus brusquement héritiers par la mort d'un frère du défunt, crièrent alors à la captation; et comme la communauté demandait au conseil d'État d'être autorisée à accepter le legs, ils quittèrent leur vieille demeure de Plassans, ils accoururent à Paris se loger rue Jacob, hôtel du Périgord, pour suivre leur affaire de près. Et l'affaire traînait depuis six mois.

«Nous sommes bien tristes, soupirait Mme Charbonnel, pendant que Rougon lisait la lettre. Moi, je ne voulais pas entendre parler de ce procès, mais M. Charbonnel répétait qu'avec vous c'était tout argent gagné, que vous n'aviez qu'un mot à dire pour nous mettre les cinq cent mille francs dans la poche.... N'est-ce pas, monsieur Charbonnel?» L'ancien marchand d'huile branla désespérément la tête.

«C'était un chiffre, continua la femme, ça valait la peine de bouleverser son existence.... Ah! oui, elle est bouleversée, notre existence! Savez-vous, monsieur Rougon qu'hier encore la bonne de l'hôtel a refusé de changer nos serviettes sales! Moi qui, à Plassans, ai cinq armoires de linge!» Et elle continua à se plaindre amèrement de Paris qu'elle abominait. Ils y étaient venus pour huit jours.

Puis, espérant partir toutes les semaines, ils ne s'étaient rien fait envoyer. Maintenant que cela n'en finissait plus, ils s'entêtaient dans leur chambre garnie, mangeant ce que la bonne voulait bien leur servir, sans linge, presque sans vêtements. Ils n'avaient pas même une brosse, et Mme Charbonnel faisait sa toilette avec un peigne cassé. Parfois, ils s'asseyaient sur leur petite malle, ils y pleuraient de lassitude et de rage.

«Et cet hôtel est si mal fréquenté! murmura M. Charbonnel avec de gros yeux pudibonds. Il y a un jeune homme à côté de nous. On entend des choses...» Rougon repliait la lettre.

«Ma mère, dit-il, vous donne l'excellent conseil de patienter. Je ne puis que vous engager à faire une nouvelle provision de courage.... Votre affaire me paraît bonne; mais me voilà parti et je n'ose plus rien vous promettre.

—Nous quittons Paris demain!» cria Mme Charbonnel dans un élan de désespoir.

Mais, ce cri à peine lâché, elle devint toute pâle.

M. Charbonnel dut la soutenir. Et ils restèrent un moment sans voix, les lèvres tremblantes, à se regarder, avec une grosse envie de pleurer. Ils faiblissaient, ils avaient une douleur, comme si, brusquement, les cinq cent mille francs se fussent écroulés devant eux.