Pendant près de trois mois, Rougon, avec sa brutalité d'homme chaste, avait fort mal répondu aux avances de ces dames, qui s'étaient fait présenter à lui, dans un bal, au ministère des Affaires étrangères. Il les rencontrait partout, souriant l'une et l'autre du même sourire engageant, la mère toujours muette, la fille parlant haut, lui plantant son regard droit dans les yeux. Et il tenait bon, il les évitait, battait des paupières pour ne pas les voir, refusait les invitations qu'elles lui adressaient. Puis, obsédé, poursuivi jusque dans sa maison, devant laquelle Clorinde affectait de passer à cheval, il prit des renseignements avant de se risquer chez elles.

A la légation d'Italie, on lui parla de ces dames en termes très favorables: le comte Balbi avait réellement existé; la comtesse conservait de grandes relations à Turin; la fille, enfin, était encore sur le point, l'année précédente, d'épouser un petit prince allemand. Mais, chez la duchesse Sanquirino, à laquelle il s'adressa ensuite, les histoires changèrent. Là, on lui affirma que Clorinde était née deux ans après la mort du comte; d'ailleurs, il courait une légende très compliquée sur le ménage Balbi, le mari et la femme ayant passé par une foule d'aventures, des débordements mutuels, un divorce prononcé en France, un raccommodement survenu en Italie, qui les avait fait vivre dans une sorte de concubinage. Un jeune attaché d'ambassade, très au courant de ce qui se passait à la cour du roi Emmanuel-Victor, fut plus net encore: selon lui, si la comtesse gardait là-bas de l'influence, elle la devait à une ancienne liaison avec un très haut personnage; et il laissait entendre qu'elle serait restée à Turin, sans certain scandale énorme, sur lequel il ne put s'expliquer. Rougon, gagné peu à peu par l'intérêt de cette enquête, alla jusqu'à la préfecture de police, où il ne trouva rien de précis; les dossiers des deux étrangères les donnaient simplement comme des femmes menant un grand train, sans qu'on leur connût une fortune solide. Elles disaient posséder des biens en Piémont. La vérité était qu'il se produisait parfois des trous brusques dans leur luxe; alors, elles disparaissaient tout d'un coup, pour reparaître bientôt avec une splendeur nouvelle. En somme, on ne savait rien sur leur compte, on préférait ne rien savoir. Elles fréquentaient le meilleur monde, leur maison était acceptée comme un terrain neutre, où l'on tolérait l'excentricité de Clorinde, à titre de fleur étrangère. Rougon se décida à voir ces dames.

A la troisième visite, la curiosité du grand homme avait grandi. Il était de sens épais, très longs à s'éveiller.

Ce qui l'attira d'abord dans Clorinde, ce fut cette pointe d'inconnu, toute une vie passée, toute une idée fixe d'avenir, qu'il croyait lire au fond de ses larges yeux de jeune déesse. On lui avait conté bien des anecdotes abominables, une première faiblesse pour un cocher, et plus tard un marché passé avec un banquier, qui aurait payé la fausse virginité de la demoiselle du petit hôtel des Champs-Élysées. Mais, à certaines heures, elle lui semblait si enfant, qu'il doutait, se promettant de la confesser, revenant pour avoir le mot de cette étrange fille, dont l'énigme vivante finissait par l'occuper autant qu'un problème délicat de haute politique. Il avait vécu jusque-là dans le dédain des femmes, et la première sur laquelle il tombait, était certes la machine la plus compliquée qu'on pût imaginer.

Le lendemain du jour où Clorinde était allée, au trot de son cheval de louage, lui porter une poignée de main de condoléance, à la porte du Conseil d'État, Rougon lui rendit une visite, qu'elle avait d'ailleurs exigée solennellement. Elle devait, disait-elle, lui montrer quelque chose qui le tirerait de ses humeurs noires. Il l'appelait en riant «son vice»; il s'oubliait volontiers chez elle, amusé, chatouillé, l'esprit en éveil, d'autant plus qu'il l'épelait encore, aussi peu avancé que le premier jour.

Comme il tournait le coin de la rue Marbeuf, il jeta un coup d'œil dans la rue du Colisée, sur l'hôtel habité par Delestang, qu'il croyait avoir déjà surpris plusieurs fois le visage entre les persiennes entrebâillées de son cabinet, à guetter, de l'autre côté de l'avenue, les fenêtres de Clorinde; mais les persiennes étaient closes, Delestang devait être parti le matin pour sa ferme-modèle de la Chamade.

La porte de l'hôtel Balbi était toujours grande ouverte. Rougon, au bas de l'escalier, rencontra une petite femme noire, mal coiffée, traînant une robe jaune en loques, qui mordait dans une orange comme dans une pomme.

«Antonia, est-ce que votre maîtresse est chez elle?» lui demanda-t-il.

Elle ne répondit pas, la bouche pleine, agitant la tête violemment, avec un rire. Elle avait les lèvres toutes barbouillées du jus de l'orange; elle rapetissait ses petits yeux, pareils à deux gouttes d'encre sur sa peau brune..

Rougon monta, habitué déjà au service débraillé de la maison. Dans l'escalier, il croisa un grand diable de domestique, à mine de bandit, à longue barbe noire, qui le regarda tranquillement, sans lui céder le côté de la rampe. Puis, sur le palier du premier étage, il se trouva seul, en face de trois portes ouvertes. Celle de gauche donnait dans la chambre de Clorinde. Il eut la curiosité d'allonger la tête. Bien qu'il fût quatre heures, la chambre n'était pas encore faite; un paravent, devant le lit, en cachait à demi les couvertures pendantes; et, jetés sur le paravent, les jupons de la veille séchaient, tout crottés par le bas. Devant la fenêtre, la cuvette, pleine d'eau savonneuse, traînait à terre, tandis que le chat de la maison, un chat gris, dormait pelotonné au milieu d'un tas de vêtements.