—Mais maman est là!» dit Clorinde en montrant un coin de la pièce, du bout de son arc en bois doré.
Et la comtesse, en effet, était là, derrière des meubles, renversée dans un large fauteuil. Ce fut un étonnement.
Les trois réfugiés politiques devaient, eux aussi, ignorer sa présence; ils se levèrent et saluèrent. Rougon alla lui serrer la main. Il se tenait debout, et elle, toujours allongée, répondait par monosyllabes, avec ce continuel sourire qui ne la quittait pas, même lorsqu'elle souffrait. Puis, elle retomba dans son silence, distraite, jetant des coups d'œil de côté sur l'avenue, où un fleuve de voitures coulait. Elle s'était sans doute assise là pour voir passer le monde. Rougon la quitta.
Cependant, le chevalier Rusconi, assis de nouveau devant le piano, cherchait un air, tapant doucement les touches, chantonnant à demi-voix des paroles italiennes. M. La Rouquette s'éventait avec son mouchoir.
Clorinde, très sérieuse, avait repris sa pose. Et Rougon, dans le recueillement subit qui s'était fait, marchait à petits pas, de long en large, regardant les murs. La galerie se trouvait encombrée d'une étonnante débandade d'objets; des meubles, un secrétaire, un bahut, plusieurs tables, poussés au milieu, établissaient un labyrinthe d'étroits sentiers; à une extrémité, des plantes de serre chaude, reléguées, culbutées les unes contre les autres, agonisaient, avec leurs palmes vertes pendantes, déjà toutes mangées de rouille; tandis que, à l'autre bout, s'amoncelait un gros tas de terre glaise séchée, dans lequel on reconnaissait encore les bras et les jambes émiettés d'une statue que Clorinde avait ébauchée, mordue un beau jour du caprice d'être une artiste. La galerie, très vaste, n'avait en réalité de libre qu'un espace restreint devant une des baies, sorte de vide carré transformé en petit salon par deux canapés et trois fauteuils dépareillés. «Vous pouvez fumer», dit Clorinde à Rougon.
Il remercia; il ne fumait jamais. Elle, sans se retourner, cria: «Chevalier, faites-moi donc une cigarette. Vous devez avoir du tabac devant vous, sur le piano.» Et, pendant que le chevalier faisait la cigarette, le silence recommença. Rougon, contrarié de trouver là tout ce monde, allait prendre son chapeau. Il revint pourtant devant Clorinde, la tête levée, souriant:
«Ne m'avez-vous pas prié de passer pour me montrer quelque chose?» demanda-t-il.
Elle ne répondit pas tout de suite, très grave, tout à la pose. Il dut insister:
«Qu'est-ce donc, ce que vous vouliez me montrer?
—Moi!» dit-elle.