Elle remuait tellement, qu'il ne pouvait plus travailler. Il avait lâché le fusain, pour étaler de minces couleurs sur la toile, d'un air appliqué d'écolier. Il restait grave, au milieu des rires, levant des yeux de flamme sur la jeune fille, regardant d'un air terrible les hommes avec lesquels elle plaisantait. C'était lui qui avait eu l'idée de la peindre vêtue de ce costume de Diane chasseresse, dont tout Paris causait, depuis le dernier bal de la légation. Il se disait son cousin, parce qu'ils étaient nés dans la même rue, à Florence.

«Clorinda! répéta-t-il d'un ton de colère.

—Luigi a raison, dit-elle. Vous n'êtes pas raisonnables, messieurs; vous faites un bruit!... Travaillons, travaillons.» Et elle se campa de nouveau dans sa pose olympienne. Elle redevint un beau marbre. Ces messieurs restèrent à leur place, immobiles, comme cloués. M. La Rouquette hasardait seul, sur le bras de son fauteuil, un roulement de tambour discret, du bout des doigts. Rougon, le dos renversé, regardait Clorinde, peu à peu songeur, envahi d'une rêverie, dans laquelle la jeune fille grandissait démesurément. C'était, tout de même, une étrange mécanique qu'une femme. Jamais il n'avait eu l'idée d'étudier cela. Il commençait à entrevoir des complications extraordinaires. Un instant, il eut l'intuition très nette de la puissance de ces épaules nues, capables d'ébranler un monde. Clorinde, dans ses regards brouillés, s'élargissait toujours, lui bouchait toute la baie, de sa taille de statue géante. Mais il battit des paupières, il la retrouva, bien moins grosse que lui, sur la table. Alors, il eut un sourire; s'il l'avait voulu, il l'aurait fouettée comme une petite fille; et il resta surpris d'en avoir eu peur un moment.

Cependant, à l'autre bout de la galerie, un petit bruit de voix montait. Rougon prêta l'oreille par habitude, mais il n'entendit qu'un murmuré rapide de syllabes italiennes. Le chevalier Rusconi, qui venait de se glisser derrière les meubles, s'appuyait d'une main au dossier du fauteuil de la comtesse, penché respectueusement vers elle, paraissant lui conter quelque affaire avec de longs détails. La comtesse se contentait d'approuver de la tête. Une fois, pourtant, elle eut un signe violent de dénégation, et le chevalier se pencha davantage, l'apaisa de sa voix chantante, qui coulait avec un gazouillis d'oiseau. Rougon, grâce à sa connaissance du provençal, finit par surprendre quelques mots qui le rendirent grave.

«Maman, cria brusquement Clorinde, est-ce que tu as montré au chevalier la dépêche d'hier soir?

—Une dépêche!» répéta tout haut le chevalier.

La comtesse avait tiré d'une de ses poches un paquet de lettres, dans lequel elle chercha longtemps. Enfin elle lui remit un bout de papier bleu, très chiffonné. Dès qu'il l'eut parcouru, il eut un geste d'étonnement et de colère:

«Comment! s'écria-t-il en français, oubliant le monde qui était là, vous savez cela depuis hier! Mais je n'ai eu la nouvelle que ce matin, moi!» Clorinde éclata d'un beau rire, ce qui acheva de le fâcher.

«Et madame la comtesse me laisse lui conter l'affaire tout au long, comme si elle l'ignorait!... Allons, puisque le siège de la légation est ici, je viendrai chaque jour y dépouiller la correspondance.»

La comtesse souriait. Elle fouilla encore dans son paquet de lettres; elle prit un second papier, qu'elle lui fit lire. Cette fois, il parut très satisfait. Et la conversation à voix basse recommença. Il avait retrouvé son sourire respectueux. En quittant la comtesse, il lui baisa la main.