Alors, elle balança ses jambes d'un mouvement plus vif. Il y eut un silence. Rougon, à la voir de nouveau perdue dans une grosse rêverie, crut le moment favorable pour la confesser.
«Les femmes...», commença-t-il.
Mais elle l'interrompit, les yeux vagues, souriant légèrement à ses pensées, murmurant à demi-voix:
«Oh! les femmes ont autre chose.» Ce fut son seul aveu. Elle acheva sa tartine, vida d'un trait le verre d'eau pure, et se mit debout sur la table, d'un saut qui attestait son habileté d'écuyère.
«Eh! Luigi!» cria-t-elle.
Le peintre, depuis un instant, mordant ses moustaches d'impatience, s'était levé, piétinant autour d'elle et de Rougon. Il revint s'asseoir avec un soupir, il reprit sa palette. Les trois minutes de grâce demandées par Clorinde, avaient duré un quart d'heure. Cependant, elle se tenait debout sur la table, toujours enveloppée du morceau de dentelle noire. Puis, quand elle eut retrouvé la pose, elle se découvrit d'un seul geste. Elle redevenait un marbre, elle n'avait plus de pudeur.
Dans les Champs-Élysées, les voitures roulaient plus rares. Le soleil couchant enfilait l'avenue d'une poussière de soleil qui poudrait les arbres, comme si les roues eussent soulevé ce nuage de lumière rousse. Sous le jour tombant des hautes baies vitrées, les épaules de Clorinde se moirèrent d'un reflet d'or. Et, lentement, le ciel pâlissait.
«Est-ce que le mariage de M. de Marsy avec cette princesse valaque est toujours décidé? demanda-t-elle au bout d'un instant.
—Mais je le pense, répondit Rougon. Elle est fort riche. Marsy est toujours à court d'argent. D'ailleurs, on raconte qu'il en est fou.» Le silence ne fut plus troublé. Rougon était là, se croyant chez lui, ne songeant pas à s'en aller. Il réfléchissait, il reprenait sa promenade. Cette Clorinde était vraiment une fille très séduisante. Il pensait à elle, comme s'il l'avait déjà quittée depuis longtemps; et, les yeux sur le parquet, il descendait dans des pensées à demi formulées, fort douces, dont il goûtait le chatouillement intérieur. Il lui semblait sortir d'un bain tiède, avec une langueur de membres délicieuse. Une odeur particulière, d'une rudesse presque sucrée, le pénétrait. Cela lui aurait paru bon, de se coucher sur un des canapés et de s'y endormir, dans cette odeur.
Il fut brusquement réveillé par un bruit de voix. Un grand vieillard, qu'il n'avait pas vu entrer, baisait sur le front Clorinde, qui se penchait en souriant, au bord de la table.