«Ah! si vous ne nous aviez pas écrit, dit Du Poizat en se tournant vers Rougon, nous aurions donné une fameuse leçon au gouvernement!» Rougon haussa les épaules. Il répondit négligemment, pendant qu'il battait ses cartes:
«Vous auriez échoué et vous restiez à jamais compromis. La belle avance!
—Je ne sais pas comment vous êtes bâti, vous! cria Du Poizat, qui se mit brusquement debout, avec des gestes furibonds. Mais, je déclare que le Marsy commence à m'échauffer les oreilles. C'est vous qu'il a voulu atteindre en frappant notre ami Kahn.... Avez-vous lu les circulaires du personnage? Ah! elles sont propres, ses élections! Il les a faites à coups de phrases.... Ne souriez donc pas! Si vous aviez été à l'Intérieur, vous auriez mené l'affaire d'une façon autrement large.» Et, comme Rougon continuait à sourire en le regardant, il ajouta avec plus de violence:
«Nous étions là-bas, nous avons tout vu.... Il y a un malheureux garçon, un ancien camarade à moi, qui a osé poser une candidature républicaine. Vous n'avez pas idée de la façon dont on l'a traqué. Le préfet, les maires, les gendarmes, toute la clique est tombée sur lui; on lacérait ses affiches, on jetait ses bulletins dans les fossés, on arrêtait les quelques pauvres diables chargés de distribuer ses circulaires; jusqu'à sa tante, une digne femme pourtant, qui l'a fait prier de ne plus mettre les pieds chez elle, parce qu'il la compromettait.
Et les journaux donc! il y était traité de brigand. Les bonnes femmes se signent maintenant, quand il passe dans un village.» Il respira bruyamment, il reprit, après s'être jeté de nouveau dans un fauteuil:
«N'importe, si Marsy a eu la majorité dans tous les départements, Paris n'en a pas moins nommé cinq députés de l'opposition.... C'est le réveil. Que l'empereur laisse le pouvoir entre les mains de ce grand bellâtre de ministre et de ces préfets d'alcôve, qui, pour coucher librement avec les femmes, envoient les maris à la Chambre; dans cinq ans d'ici, l'Empire ébranlé menacera ruine.... Mais, je suis enchanté des élections de Paris. Je trouve que ça nous venge.
—Alors, si vous aviez été préfet?...» demanda Rougon de son air paisible, avec une si fine ironie, qu'elle plissait à peine les coins de ses grosses lèvres.
Du Poizat montra ses dents blanches mal rangées.
Ses poings chétifs d'enfant malade serraient les bras du fauteuil, comme s'il avait voulu les tordre.
«Oh! murmura-t-il, si j'avais été préfet...» Mais il n'acheva pas, il s'affaissa contre le dossier, en disant: