«Voyons, mes enfants, il faut aller se coucher», dit paternellement Rougon.
Il était dix heures vingt-cinq, et il accorda cinq minutes. Des gens partaient. Il accompagna M. Kahn et M. Béjuin, que Mme Rougon chargeait toujours de compliments pour leurs femmes, bien qu'elle vît ces dames au plus deux fois par an. Il poussa doucement vers la porte les Charbonnel toujours très embarrassés pour s'en aller. Puis, comme la jolie Mme Bouchard sortait entre M. d'Escorailles et M. La Rouquette, il se tourna vers la table de jeu, en criant:
«Eh! monsieur Bouchard, voilà qu'on vous prend votre femme!» Mais le chef de bureau, sans entendre, annonçait son jeu.
«Une quinte majeure en trèfle, hein! elle est bonne celle-là!... Trois rois, ils sont bons aussi...»
Rougon, de ses grosses mains, enleva les cartes.
«C'est fini, allez-vous-en, dit-il. Vous n'êtes pas honteux, de vous acharner comme ça!... Voyons, colonel, soyez raisonnable.» C'était ainsi tous les jeudis et tous les dimanches. Il devait les interrompre au beau milieu d'une partie, ou quelquefois même éteindre la lampe, pour les décider à quitter le jeu. Et ils se retiraient furieux, en se querellant.
Delestang et Clorinde restèrent les derniers. Celle-ci, pendant que son mari cherchait partout son éventail, dit doucement à Rougon:
«Vous avez tort de ne pas faire un peu d'exercice, vous tomberez malade.» Il eut un geste à la fois indifférent et résigné.
Mme Rougon rangeait déjà les tasses et les petites cuillers. Puis, comme les Delestang lui serraient la main, il bâilla franchement, à pleine bouche. Et il dit par politesse, pour ne pas laisser croire que c'était l'ennui de la soirée qui venait de lui monter à la gorge:
«Ah! sacrebleu! je vais joliment dormir, cette nuit!» Les soirées se passaient toutes ainsi. Il pleuvait du gris dans le salon de Rougon, selon le mot de Du Poizat, qui trouvait aussi que, maintenant, «ça sentait trop la dévote». Clorinde se montrait filiale. Souvent, l'après-midi, elle arrivait seule, rue Marbeuf, avec quelque commission dont elle s'était chargée. Elle disait gaiement à Mme Rougon qu'elle venait faire la cour à son mari; et celle-ci, souriant de ses lèvres pâles, les laissait ensemble, pendant des heures. Ils causaient affectueusement, sans paraître se souvenir du passé; ils se donnaient des poignées de main de camarades, dans ce même cabinet où, l'année précédente, il piétinait devant elle de désir. Aussi, ne songeant plus à ça, s'abandonnaient-ils tous les deux à une tranquille familiarité. Il lui ramenait sur les tempes les mèches folles de ses cheveux, qu'elle avait toujours au vent, ou bien l'aidait à retrouver au milieu des fauteuils, la traîne de sa robe d'une longueur exagérée. Un jour, comme ils traversaient le jardin, elle eut la curiosité de pousser la porte de l'écurie. Elle entra, en le regardant, avec un léger rire. Lui, les mains dans les poches, se contenta de murmurer, souriant aussi: