—Il était bon, oui, je sais, ricanait Laurent, tu veux dire qu'il était bête, n'est-ce pas…. Tu as donc oublié? Tu prétendais que la moindre de ses paroles t'irritait, qu'il ne pouvait ouvrir la bouche sans laisser échapper une sottise.
—Ne raille pas…. Il ne te manque plus que d'insulter l'homme que tu as assassiné…. Tu ne connais rien au coeur des femmes, Laurent; Camille m'aimait et je l'aimais.
—Tu l'aimais, ah! vraiment, voilà qui est bien trouvé…. C'est sans doute parce que tu aimais ton mari que tu m'as pris pour amant…. Je me souviens d'un jour où tu te traînais sur ma poitrine en me disant que Camille t'écoeurait lorsque tes doigts s'enfonçaient dans sa chair comme dans l'argile…. Oh! je sais pourquoi tu m'as aimé, moi. Il te fallait des bras autrement vigoureux que ceux de ce pauvre diable.
—Je l'aimais comme une soeur. Il était le fils de ma bienfaitrice, il avait toutes les délicatesses des natures faibles, il se montrait noble et généreux, serviable et aimant…. Et nous l'avons tué, mon Dieu! mon Dieu?
Elle pleurait, elle se pâmait. Mme Raquin lui jetait des regards aigus, indignée d'entendre l'éloge de Camille dans une pareille bouche. Laurent, ne pouvant rien contre ce débordement de larmes se promenait à pas fiévreux, cherchant quelque moyen suprême pour étouffer les remords de Thérèse. Tout le bien qu'il entendait dire de sa victime finissait par lui causer une anxiété poignante; il se laissait prendre parfois aux accents déchirants de sa femme, il croyait réellement aux vertus de Camille, et ses effrois redoublaient. Mais ce qui le jetait hors de lui, ce qui l'amenait à des actes de violence, c'était le parallèle que la veuve du noyé ne manquait jamais d'établir entre son premier et son second mari, tout à l'avantage du premier.
—Eh bien! oui, criait-elle, il était meilleur que toi, je préférerais qu'il vécût encore et que tu fusses à sa place couché dans la terre.
Laurent haussait d'abord les épaules.
—Tu as beau dire, continuait-elle en s'animant, je ne l'ai peut-être pas aimé de son vivant, mais maintenant je me souviens et je l'aime…. Je l'aime et je te hais, vois-tu. Toi, tu es un assassin….
—Te tairas-tu! hurlait Laurent.
—Et lui, il est une victime, un honnête homme qu'un coquin a tué. Oh! tu ne me fais pas peur…. Tu sais bien que tu es un misérable, un homme brutal, sans coeur, sans âme. Comment veux-tu que je t'aime, maintenant que te voilà couvert du sang de Camille?… Camille avait toutes les tendresses pour moi et je te tuerais, entends-tu? si cela pouvait ressusciter Camille et me rendre son amour.