—Ou est-il? Oh! dis-lui de ne pas s'en aller.... Je veux qu'il soit la, je veux....
—Il va revenir, mon ange, répétait Hélène, qui mêlait sas larmes aux siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop.... Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste là, j'attends qu'il revienne.
—Bien vrai, bien vrai? murmura l'enfant, qui retomba peu à peu dans une somnolence profonde.
Alors, commencèrent des jours affreux, trois semaines d'abominables angoisses. La fièvre ne cessa pas une heure. Jeanne ne trouvait un peu de calme que lorsque le docteur était là et qu'elle lui avait donné l'une de ses petites mains, tandis que sa mère tenait l'autre. Elle se réfugiait, en eux, elle partageait entre eux son adoration tyrannique, comme si elle eût compris sous quelle protection d'ardente tendresse elle se mettait. Son exquise sensibilité nerveuse, affinée encore par la maladie, l'avertissait sans doute que seul un miracle de leur amour pouvait la sauver. Pendant des heures, elle les regardait aux deux côtés de son lit, les yeux graves et profonds. Toute la passion humaine, entrevue et devinée, passait dans ce regard de petite fille moribonde. Elle ne parlait point, elle leur disait tout d'une pression chaude, les suppliant de ne pas s'éloigner, leur faisant entendre quel repos elle goûtait à les voir ainsi. Lorsque, après une absence, le médecin reparaissait, c'était pour elle un ravissement, ses yeux qui n'avaient pas quitté la porte s'emplissaient de clarté; puis, tranquille, elle s'endormait, rassurée de les entendre, lui et sa mère, tourner autour d'elle et causer à voix basse.
Le lendemain de la crise, le docteur Bodin s'était présenté. Mais Jeanne avait boudé, tournant la tête, refusant de se laisser examiner.
—Pas lui, maman, murmurait-elle, pas lui, je t'en prie.
Et comme il revenait le jour suivant, Hélène dut lui parler des répugnances de l'enfant. Aussi le vieux médecin n'entrait-il plus dans la chambre. Il montait tous les deux jours, demandait des nouvelles, causait parfois avec son confrère, le docteur Deberle, qui se montrait déférent pour son grand age.
D'ailleurs, il ne fallait point chercher à tromper Jeanne. Ses sens avaient une finesse extraordinaire. L'abbé et M. Rambaud arrivaient chaque soir, s'asseyaient, passaient là une heure dans un silence navré. Un soir, comme le docteur s'en allait, Hélène fit signe à M. Rambaud de prendre sa place et de tenir la main de la petite, pour qu'elle ne s'aperçût pas du départ de son bon ami. Mais, au bout de deux ou trois minutes, Jeanne endormie ouvrit les yeux, retira brusquement sa main. Et elle pleura, elle dit qu'on lui faisait des méchancetés.
—Tu ne m'aimes donc plus, tu ne veux donc plus de moi? répétait le pauvre M. Rambaud, les larmes aux yeux.
Elle le regardait sans répondre, elle semblait ne plus même vouloir le reconnaître. Et le digne homme retournait dans son coin, le coeur gros. Il avait fini par entrer sans bruit et se glisser dans l'embrasure d'une fenêtre, où, à demi caché derrière un rideau, il restait la soirée, engourdi de chagrin, les regards fixés sur la malade. L'abbé aussi était là, avec sa grosse tête toute pâle, sur ses épaules maigres. Il se mouchait bruyamment pour cacher ses larmes. Le danger que courait sa petite amie le bouleversait au point qu'il en oubliait ses pauvres.