—Sans doute que j'y suis allé, à la messe, finit-il par dire.

—Tu mens! reprit violemment Rosalie. Je vois bien que tu mens, ton nez remue!... Ah! Zéphyrin, tu te perds, tu n'as seulement plus de religion.... Méfie-toi!

Pour toute réponse, d'un geste galant, il voulut la prendre à la taille. Mais elle parut scandalisée, elle cria:

—Je te fais remettre ta capote, si tu n'es pas convenable!... Tu n'as pas honte! Voila mademoiselle qui te regarde.

Alors, Zéphyrin ratissa de plus belle. Jeanne, en effet, venait de lever les yeux. Le jeu la lassait un peu; après les cailloux, elle avait ramassé des feuilles et arraché de l'herbe; mais une paresse l'envahissait, elle jouait mieux à ne rien faire, à regarder le soleil qui la gagnait petit à petit. Tout à l'heure, ses jambes seules, jusqu'aux genoux, trempaient dans ce bain chaud de rayons; maintenant, elle en avait jusqu'à la taille, et la chaleur montait toujours, elle la sentait qui grandissait en elle comme une caresse, avec des chatouilles bien gentilles. Ce qui l'amusait surtout, c'étaient les taches rondes, d'un beau jaune d'or, qui dansaient sur son châle. On aurait dit des bêtes. Et elle renversait la tète, pour voir si elles grimperaient jusqu'à sa figure. En attendant, elle avait joint ses deux petites mains dans du soleil. Comme elles paraissaient maigres! comme elles étaient transparentes! Le soleil passait au travers, et elles lui semblaient jolies tout de même, d'un rose de coquillage, fines et allongées, pareilles aux menottes enfantines d'un Jésus. Puis, le grand air, ces gros arbres autour d'elle, cette chaleur, l'avaient un peu étourdie. Elle croyait dormir, et pourtant elle voyait, elle entendait. Cela était très-bon, très-doux.

—Mademoiselle, si vous vous reculiez, dit Rosalie qui était revenue près d'elle. Le soleil vous chauffe trop.

Mais Jeanne, d'un geste, refusa de remuer. Elle se trouvait trop bien. A présent, elle ne s'occupait plus que de la bonne et du petit soldat, cédant à une de ces curiosités d'enfant pour les choses qu'on leur cache. Sournoisement, elle baissa les yeux, voulant faire croire qu'elle ne regardait pas; et, entre ses longs cils, elle guettait, pendant qu'elle semblait tout assoupie.

Rosalie demeura encore là quelques minutes. Elle était sans force contre le bruit du râteau. De nouveau, elle rejoignit Zéphyrin, pas à pas, comme malgré elle. Elle le grondait de ses nouvelles allures; mais, au fond, elle était saisie, prise au coeur, pleine d'une sourde admiration. Le petit soldat, dans ses longues flâneries avec les camarades, au Jardin des Plantes et sur la place du Château-d'Eau, où était sa caserne, acquérait les grâces balancées et fleuries du tourlourou parisien. Il en apprenait la rhétorique, les épanouissements galants, les entortillements de style, si flatteurs pour les dames. Des fois, elle restait suffoquée de plaisir, en écoutant des phrases qu'il lui rapportait avec un dandinement des épaules, et dans lesquelles des mots qu'elle ne comprenait pas la faisaient devenir toute rouge d'orgueil. L'uniforme ne le gênait plus: il jetait les bras à se les décrocher, d'un air crâne; il avait surtout une façon de porter son shako sur la nuque, qui découvrait sa face ronde, le nez en avant, tandis que le shako, mollement, accompagnait le roulis du corps. Puis, il s'émancipait, buvait la goutte, prenait la taille au sexe. Bien sûr qu'il en savait plus long qu'elle, maintenant, avec ses manières de ricaner et de ne pas en dire davantage. Paris le dégourdissait trop. Et, ravie, furieuse, elle se plantait devant lui, hésitant entre les deux envies de le griffer ou de se laisser dire des bêtises.

Cependant, Zéphyrin, en ratissant, avait tourné l'allée. Il se trouvait derrière un grand fusain, lançant à Rosalie des oeillades obliques, pendant qu'il semblait l'amener contre lui, à petits coups, avec son râteau. Quand elle fut tout près, il la pinça rudement à la hanche....

—Crie pas, c'est comme je t'aime! murmura-t-il en grasseyant. Et mets ça par-dessus!