—Je deviens vieille, je ne peux pas jouer toujours.... Maman s'amuse dehors, moi, je m'amuse dedans; alors, nous ne sommes pas ensemble.
Il y eut un silence. L'enfant frissonna, présenta les deux mains au brasier qui brûlait avec une grande lueur rose; et elle ressemblait, en effet, à une bonne femme, emmitouflée dans un immense châle, un foulard au cou, un autre sur la tête. Au fond de tous ces linges, on la sentait pas plus grosse qu'un oiseau malade, ébouriffé et soufflant dans ses plumes. M. Rambaud, les mains nouées sur ses genoux, contemplait le feu. Puis, se tournant vers Jeanne, il lui demanda si sa mère était sortie la veille. Elle répondit d'un signe affirmatif. Et l'avant-veille, et le jour d'auparavant. Elle disait toujours oui, d'un hochement du menton. Sa mère sortait tons les jours. Alors, M. Rambaud et la petite se regardèrent longuement, avec des figures blanchies et graves, comme s'ils avaient à mettre en commun un grand chagrin. Ils n'en parlaient point, parce qu'une gamine et un homme vieux ne pouvaient causer de cela ensemble; mais ils savaient bien pourquoi ils étaient si tristes et pourquoi ils aimaient à rester ainsi à droite et à gauche de la cheminée, quand la maison était vide. Cela les consolait beaucoup. Ils se serraient l'un contre l'autre, pour sentir moins leur abandon. Des effusions de tendresse leur venaient, ils auraient voulu s'embrasser et pleurer.
—Tu as froid, bon ami, j'en suis sûre.... Approche-toi du feu.—Mais non, ma chérie, je n'ai pas froid.
—Oh! tu mens, tes mains sont glacées.... Approche-toi ou je me fâche.
Puis, c'était lui qui s'inquiétait.
—Je parie qu'on ne t'a pas laissa de tisane.... Je vais t'en faire, veux-tu? Oh! je sais très-bien la faire.... Si je te soignais, tu verrais, tu ne manquerais de rien.
Il ne se permettait pas des allusions plus claires. Jeanne, vivement, répondait que la tisane la dégoûtait on lui en faisait trop boire. Pourtant, des fois, elle consentait à ce que M. Rambaud tournât autour d'elle, comme une mère; il lui glissait un oreiller sons les épaules, lui donnait sa potion qu'elle allait oublier, la soutenait dans la chambre, pendue à son bras. C'étaient des gâteries qui les attendrissaient tous deux. Comme Jeanne le disait avec ses regards profonds dont la flamme troublait tant le bonhomme, ils jouaient au papa et à la petite fille, pendant que sa mère n'était pas là. Tout d'un coup, des tristesses les prenaient, ils ne parlaient plus, s'examinant à la dérobée, avec de la pitié l'un pour l'autre.
Ce jour-là, après un long silence, l'enfant répéta la question qu'elle avait déjà posée à sa mère:
—Est-ce loin, l'Italie?
—Oh! je crois bien, dit M. Rambaud. C'est là-bas, derrière Marseille, au diable.... Pourquoi me demandes-tu ça?