Rosalie, à son tour, s'avança dans le soleil. Elle portait un bonnet dont les brides, rejetées sur les épaules, s'envolaient comme des ailes de papillon. Une poudre d'or tombait sur ses durs cheveux noirs et sur sa bonne face au nez écrasé, aux grosses lèvres. Et il n'y avait plus qu'eux, dans la chambre, le petit soldat et la cuisinière, coude à coude, sous le rayon. Jeanne les regardait.

—Eh bien, ma chérie, reprit Hélène, tu ne leur dis rien?... Les voilà ensemble.

Jeanne les regardait, avec le tremblement de sa tête, un léger tremblement de femme très-vieille. Ils étaient là comme mari et femme, prêts à se prendre bras dessus bras dessous, pour retourner au pays. La tiédeur du printemps les chauffait, et désireux d'égayer mademoiselle, ils finissaient par se rire dans la figure, d'un air bête et tendre. Une bonne odeur de santé montait de leurs dos arrondis. S'ils avaient été seuls, bien sûr que Zéphyrin aurait empoigné Rosalie et qu'il aurait reçu d'elle un fameux soufflet. Ça se voyait dans leurs yeux.

—Eh bien! ma chérie, tu n'as rien à leur dire?

Jeanne les regardait, étouffant davantage. Elle ne dit pas un mot. Brusquement, elle éclata en larmes. Zéphyrin et Rosalie durent quitter tout de suite la chambre.

—Je vous demande pardon...., mademoiselle et la compagnie...., répéta le petit soldat ahuri en s'en allant.

Ce fut là un des derniers caprices de Jeanne. Elle tomba dans une humeur sombre, dont rien ne la tirait plus. Elle se détachait de tout, même de sa mère. Quand celle-ci se penchait au-dessus du lit, pour chercher son regard, l'enfant gardait un visage muet, comme si l'ombre des rideaux seule eût passé sur ses yeux. Elle avait les silences, la résignation noire d'une abandonnée qui se sent mourir. Parfois, elle restait longtemps les paupières à demi closes, sans qu'on pût deviner dans son regard aminci quelle idée entêtée l'absorbait. Plus rien n'existait pour elle que sa grande poupée, couchée à son côté. On la lui avait donnée une nuit, pour la distraire de souffrances intolérables; et elle refusait de la rendre, elle la défendait d'un geste farouche, dès qu'on voulait la lui enlever. La poupée, sa tête de carton posée sur le traversin, était allongée comme une personne malade, la couverture aux épaules. Sans doute l'enfant la soignait, car de temps à autre, de ses mains brûlantes, elle tâtait les membres de peau rose, arrachés, vides de son. Pendant des heures, ses yeux ne quittaient pas les yeux d'émail, toujours fixes, les dents blanches, qui ne cessaient de sourire. Puis, des tendresses la prenaient, des besoins de la serrer contre sa poitrine, d'appuyer la joue contre la petite perruque, dont la caresse semblait la soulager. Elle se réfugiait ainsi dans l'amour de sa grande poupée, s'assurant, au sortir de ses somnolences, qu'elle était encore là, ne voyant qu'elle, causant avec elle, ayant parfois sur le visage l'ombre d'un rire, comme si la poupée lui avait murmuré des choses à l'oreille.

La troisième semaine s'achevait. Le vieux docteur, un matin, s'installa. Hélène comprit, son enfant ne passerait pas la journée. Depuis la veille, elle était dans une stupeur qui lui ôtait la conscience même de ses actes. On ne luttait plus contre la mort, on comptait les heures. Comme la malade souffrait d'une soif ardente, le médecin avait simplement recommandé qu'on lui donnât une boisson opiacée, pour lui faciliter l'agonie; et cet abandon de tout remède rendait Hélène imbécile. Tant que des potions traînaient sur la table de nuit, elle espérait encore un miracle de guérison. Maintenant, les fioles et les bottes n'étaient plus là, sa dernière foi s'en allait. Elle n'avait plus qu'un instinct, être près de Jeanne, ne pas la quitter, la regarder. Le docteur, qui voulait l'enlever à cette contemplation affreuse, tâchait de l'éloigner, en la chargeant de petits soins. Mais elle revenait, attirée, avec le besoin physique de voir. Toute droite, les bras tombés, dans un désespoir qui lui gonflait le visage, elle attendait.

Vers une heure, l'abbé Jouve et M. Rambaud arrivèrent. Le médecin alla à leur rencontre, leur dit un mot. Tous deux pâliront. Ils restèrent debout de saisissement; et leurs mains tremblaient. Hélène ne s'était pas retournée.

La journée était superbe, une de ces après-midi ensoleillées des premiers jours d'avril. Jeanne, dans son lit, s'agitait. La soif qui la dévorait lui donnait par instants un petit mouvement pénible des lèvres. Elle avait sorti de la couverture ses pauvres mains transparentes, et elle les promenait doucement dans le vide. Le sourd travail du mal était terminé, elle ne toussait plus, sa voix éteinte ressemblait à un souffle. Depuis un moment, elle tournait la tête, elle cherchait des yeux la lumière. Le docteur Bodin ouvrit la fenêtre toute large. Alors, Jeanne ne s'agita plus et resta la joue contre l'oreiller, les regards sur Paris, avec sa respiration oppressée qui se ralentissait.