La matinée fut radieuse, un ciel bleu, un soleil d'or, avec cette haleine pure et vivante du printemps. Le convoi était pour dix heures. Dès neuf heures, les tentures furent posées. Juliette vint donner aux ouvriers des conseils. Elle voulait qu'on ne couvrit pas complètement les arbres. Les draperies blanches, à frange d'argent, ouvraient un porche entre les deux battants de la grille, rabattus dans les lilas. Mais elle rentra vite au salon, elle vint recevoir ces dames. On se réunissait chez elle, pour ne pas encombrer les deux pièces de madame Grandjean. Seulement, elle était bien ennuyée, son mari avait dû partir le matin pour Versailles: une consultation qu'on ne pouvait remettre, disait-il. Elle restait seule, jamais elle ne s'en tirerait.
Madame Berthier arriva la première, avec ses deux filles.
—Croyez-vous, s'écria madame Deberle, Henri qui me lâche!... Eh bien! Lucien, tu ne dis pas bonjour?
Lucien était là, tout prêt pour l'enterrement, avec des gants noirs. Il parut surpris à la vue de Sophie et de Blanche, habillées comme si elles allaient à une procession. Un ruban de soie serrait leur robe de mousseline, leur voile, qui tombait jusqu'à terre, cachait leur petit bonnet de tulle-illusion. Pendant que les deux mères causaient, les trois enfants se regardèrent, un peu raides dans leur toilette. Puis, Lucien dit:
—Jeanne est morte.
Il avait le coeur gros, mais il souriait pourtant, d'un sourire étonné. Depuis la veille, l'idée que Jeanne était morte le rendait sage. Comme sa mère ne lui répondait pas, trop affairée, il avait questionné les domestiques. Alors, on ne bougeait plus, lorsqu'on était mort?
—Elle est morte, elle est morte, répétèrent les deux soeurs, toutes roses dans leurs voiles blancs. Est-ce qu'on va la voir?
Un moment, il réfléchit, et, les regards perdus, la bouche ouverte, comme cherchant à deviner ce qu'il y avait là-bas, au delà de ce qu'il savait, il dit à voix basse:
—On ne la verra plus.
Cependant, d'autres petites filles entraient. Lucien, sur un signe de sa mère, allait à leur rencontre. Marguerite Tissot, dans son nuage de mousseline, avec ses grands yeux, semblait une vierge enfant; ses cheveux blonds s'échappaient du petit bonnet, mettaient comme une pèlerine brochée d'or sous la blancheur du voile. Un sourire discret courut, à l'arrivée des cinq demoiselles Levasseur; elles étaient toutes pareilles, on aurait dit un pensionnat, l'aînée en tête, la plus jeune à la queue; et leurs jupes bouffaient tellement, qu'elles occupèrent un coin de la pièce. Mais, lorsque la petite Guiraud parut, les voix chuchotantes montèrent; on riait, on se la passait pour la voir et la baiser. Elle avait une mine de tourterelle blanche ébouriffée dans ses plumes, pas plus grosse qu'un oiseau, au milieu du frisson des gazes qui la faisaient énorme et toute ronde. Sa mère elle-même ne trouvait plus ses mains. Le salon, peu à peu, s'emplissait d'une tombée de neige. Quelques garçons, en redingote, tachaient de noir cette pureté. Lucien, puisque sa petite femme était morte, en cherchait une autre. Il hésitait beaucoup, il aurait voulu une femme plus grande que lui, comme Jeanne. Pourtant, il paraissait se décider pour Marguerite, dont les cheveux l'étonnaient. Il ne la quittait plus.