—Vous avez des roses? reprit-elle après un silence.

—Oui.... Je vous assure que vous serez contente.

Elle hocha la tête, elle retomba dans son immobilité. Pourtant, les employés des Pompes funèbres attendaient sur le palier. Il fallait en finir. M. Rambaud, qui lui-même chancelait comme un homme ivre, fit un signe suppliant à Juliette, pour qu'elle l'aidât à emmener la pauvre femme. Tous deux la prirent doucement sous les bras; ils la levaient, ils la conduisaient vers la salle à manger. Mais quand elle comprit, elle les repoussa, dans une crise suprême de désespoir. Ce fut une scène navrante. Elle s'était jetée à genoux devant le lit, cramponnée aux draps, emplissant la chambre du tumulte de sa révolte; tandis que Jeanne, étendue dans l'éternel silence, raidie et toute froide, gardait un visage de pierre. La face avait un peu durci, la bouche prenait une moue d'enfant vindicative; et c'était ce masque sombre et sans pardon de fille jalouse qui affolait Hélène. Elle l'avait bien vue, depuis trente-six heures, se glacer dans sa rancune, devenir plus farouche à mesure qu'elle se rapprochait de la terre. Quel soulagement, si Jeanne, une dernière fois, avait pu lui sourire!

—Non, non! criait-elle. Je vous en supplie, laissez-la un instant.... Vous ne pouvez pas me la prendre. Je veux l'embrasser.... Oh! un instant, un seul instant....

Et, de ses bras tremblants, elle la tenait, elle la disputait à ces hommes qui se cachaient dans l'anti-chambre, le dos tourné, d'un air d'ennui. Mais ses lèvres n'échauffaient pas le froid visage, elle sentait Jeanne s'entêter et se refuser. Alors, elle s'abandonna aux mains qui l'entraînaient, elle tomba sur une chaise de la salle à manger, avec cette plainte sourde, répétée vingt fois:

—Mon Dieu.... mon Dieu....

L'émotion avait épuisé M. Rambaud et madame Deberle. Après un court silence, quand celle-ci entre-bâilla la porte, c'était fini. Il n'y avait pas en un bruit, à peine un léger froissement. Les vis, huilées à l'avance, fermaient à jamais le couvercle. Et la chambre était vide, un drap blanc cachait la bière.

Alors, la porte resta ouverte, on laissa Hélène libre. Lorsqu'elle rentra, elle eut un regard éperdu sur les meubles, autour des murs. On venait d'emporter le corps. Rosalie avait tiré la couverture pour effacer jusqu'au poids léger de celle qui était partie. Et, ouvrant les bras dans un geste fou, les mains tendues, Hélène se précipita vers l'escalier. Elle voulait descendre. M. Rambaud la retenait, pendant que madame Deberle lui expliquait que cela ne se faisait pas. Mais elle jurait d'être raisonnable, de ne pas suivre l'enterrement. On pouvait bien lui permettre de voir; elle se tiendrait tranquille dans le pavillon. Tous deux pleuraient en l'écoutant. Il fallut l'habiller. Juliette cacha sa robe d'appartement sous un châle noir. Seulement elle ne trouvait pas de chapeau; enfin, elle en découvrit un, dont elle arracha un bouquet de verveines rouges. M. Rambaud, qui devait conduire le deuil, prit Hélène à son bras. Quand on fut dans le jardin:

—Ne la quittez pas, murmura madame Deberle. Moi, j'ai un tas d'affaires....

Et elle s'échappa. Hélène marchait péniblement, cherchant du regard devant elle. En entrant dans le grand jour, elle avait eu un soupir. Mon Dieu! quelle belle matinée! Mais ses yeux étaient allés droit à la grille, elle venait d'apercevoir la petite bière sous les tentures blanches. M. Rambaud ne la laissa approcher que de deux ou trois pas.