La cuisinière, en plein coup de feu, ne daignait pas répondre tout de suite. Au bout d'un long silence, elle disait à son tour:

—Vois-tu, il faut que ça mijote.

Et leurs conversations ne sortaient guère de la. Ils ne parlaient même plus du pays. Lorsqu'un souvenir leur revenait, ils se comprenaient d'un mot et riaient en dedans toute l'après-midi. Cela leur suffisait. Quand Rosalie mettait Zéphyrin à la porte, ils s'étaient joliment amusés tous les deux.

—Allons, va-t'en! Je vais servir madame.

Elle lui rendait son shako et son sabre, le poussait devant elle, puis servait madame avec de la joie aux joues; tandis que lui, les bras ballants, rentrait à la caserne, chatouillé à l'intérieur par cette bonne odeur de thym et de laurier qu'il emportait.

Dans les premiers temps, Hélène crut devoir les surveiller. Elle arrivait parfois à l'improviste, pour donner un ordre. Et toujours elle trouvait Zéphyrin dans son coin, entre la table et la fenêtre, près de la fontaine de grès, qui le forçait à rentrer les jambes. Dès que madame paraissait, il se levait comme au port d'arme, demeurait debout. Si madame lui adressait la parole, il ne répondait guère que par des saluts et des grognements respectueux. Peu à peu, Hélène se rassura, en voyant qu'elle ne les dérangeait jamais et qu'ils gardaient sur le visage leur tranquillité d'amoureux patients.

Même Rosalie semblait alors beaucoup plus délurée que Zéphyrin. Elle Avait déjà quelques mois de Paris, elle s'y déniaisait, bien qu'elle ne connût que trois rues, la rue, de Passy, la rue Franklin et la rue Vineuse. Lui, au régiment, restait godiche. Elle assurait à madame qu'il «bêtisait»; car au pays, bien sûr, il était plus malin. Ça résultait de l'uniforme, disait elle; tous les garçons qui tombaient soldats devenaient bêtes à crever. En effet, Zéphyrin, ahuri par son existence nouvelle, avait les yeux ronds et le dandinement d'une oie. Il gardait sa lourdeur de paysan sous ses épaulettes, la caserne ne lui enseignait point encore le beau langage ni les manières victorieuses du tourlourou parisien. Ah! madame pouvait être tranquille! ce n'était pas lui qui songeait à batifoler.

Aussi Rosalie se montrait-elle maternelle. Elle sermonnait Zéphyrin tout en mettant la broche, lui prodiguait de bons conseils sur les précipices qu'il devait éviter; et il obéissait, en appuyant chaque conseil d'un vigoureux mouvement de tête. Tous les dimanches, il devait lui jurer qu'il était allé à la messe et qu'il avait dit religieusement ses prières matin et soir. Elle l'exhortait encore à la propreté, lui donnait un coup de brosse quand il partait, consolidait un bouton de sa tunique, le visitait de la tête aux pieds, regardant si rien ne clochait. Elle s'inquiétait aussi de sa santé et lui indiquait des recettes contre toutes sortes de maladies. Zéphyrin, pour reconnaître ses complaisances, lui offrait de remplir sa fontaine. Longtemps elle refusa, par crainte qu'il né renversât de l'eau. Mais, un jour, il monta les deux seaux sans laisser tomber une goutte dans l'escalier, et, dès lors, ce fut lui qui, le dimanche, remplit la fontaine. Il lui rendait d'autres services, faisait toutes les grosses besognes, allait très-bien acheter du beurre chez la fruitière, si elle avait oublié d'en prendre. Même il finit par se mettre à la cuisine. D'abord, il éplucha les légumes. Plus tard, elle lui permit de hacher. Au bout de six semaines, il ne touchait point aux sauces, mais il les surveillait, la cuiller de bois à la main. Rosalie en avait fait son aide, et elle éclatait de rire parfois, quand elle le voyait, avec son pantalon rouge et son collet jaune, actionné devant le fourneau, un torchon sur le bras, comme un marmiton.

Un dimanche, Hélène se rendit à la cuisine. Ses pantoufles Assourdissaient le bruit de ses pas, elle resta sur le seuil, sans que la bonne ni le soldat l'eussent entendue. Dans son coin, Zéphyrin était attablé devant une tasse de bouillon fumant. Rosalie, qui tournait le dos à la porte, lui coupait de longues mouillettes de pain.

—Va, mange, mon petit! disait-elle. Tu marches trop, c'est ça qui te creuse.... Tiens! en as-tu assez? en veux-tu encore?