—Je suis obligée de sortir demain; mais que cela ne vous empêche pas de descendre.... Attendez-moi, je ne rentrerai pas tard.

Hélène accepta. Elle passa une après-midi délicieuse, seule dans le jardin. Au-dessus de sa tête, elle n'entendait que la bruit d'ailes des moineaux, voletant dans les arbres. Tout la charme de ce petit coin ensoleillé la pénétrait. Et, à partir de ce jour, ses plus heureuses après-midi furent celles où son amie l'abandonnait.

De rapports de plus en plus étroits se nouaient entre elle et les Deberle. Elle dîna chez eux, en amie que l'on retient au moment de se mettre à table; lorsqu'elle s'attardait sous les ormes, et que Pierre descendait le perron, en disant: «Madame est servie,» Juliette la suppliait de rester, et elle cédait parfois. C'étaient des dîners de famille, égayés par la turbulence des enfants. Le docteur Deberle et Hélène paraissaient de bons amis, dont les tempéraments raisonnables, un peu froids, sympathisaient. Aussi Juliette s'écriait-elle souvent:

—Oh! vous vous entendriez bien ensemble.... Moi, cela m'exaspère, votre tranquillité.

Chaque après-midi, le docteur rentrait de ses visites vers six heures. Il trouvait ces dames au jardin et s'asseyait près d'elles. Dans les premiers temps, Hélène avait affecté de se retirer aussitôt, pour laisser le ménage seul. Mais Juliette s'était si vivement fâchée de cette brusque retraite, qu'elle demeurait maintenant. Elle se trouvait de moitié dans la vie intime de cette famille qui semblait toujours très-unie. Lorsque le docteur arrivait, sa femme lui tendait chaque fois la joue, du même mouvement amical, et il la baisait; puis, comme Lucien lui montait aux jambes, il l'aidait à grimper, il le gardait sur ses genoux, tout en causant. L'enfant lui fermait la bouche de ses petites mains, lui tirait les cheveux au milieu d'une phrase, se conduisait si mal, qu'il finissait par le mettre à terre, en lui disant d'aller jouer avec Jeanne. Et Hélène souriait de ces jeux, elle quittait un instant son ouvrage pour envelopper d'un regard tranquille le père, la mère et l'enfant. Le baiser du mari ne la gênait point, les malices de Lucien l'attendrissaient. On eût dit qu'elle se reposait dans la paix heureuse du ménage.

Cependant, le soleil se couchait, jaunissant les hautes branches. Une sérénité tombait du ciel pâle. Juliette, qui avait la manie des questions, même avec les personnes qu'elle connaissait le moins, interrogeait son mari, coup sur coup, souvent sans attendre les réponses.

—Où es-tu allé? qu'as-tu fait?

Alors, il disait ses visites, lui parlait d'une connaissance saluée, lui donnait quelque renseignement, une étoffe ou un meuble entrevu à un étalage. Et souvent, en parlant, ses yeux rencontraient les yeux d'Hélène. Ni l'un ni l'autre ne détournait la tête. Ils se regardaient face à face, sérieux une seconde, comme s'ils se fussent vus jusqu'au coeur; puis, ils souriaient, les paupières lentement abaissées. La vivacité nerveuse de Juliette, qu'elle noyait d'une langueur étudiée, ne leur permettait pas de causer longtemps ensemble; car la jeune femme se jetait en travers de toutes les conversations. Pourtant, ils échangeaient des mots, des phrases lentes et banales, qui semblaient prendre des sens profonds et qui se prolongeaient au delà du son de leurs voix. À chacune de leurs paroles, ils s'approuvaient d'un léger signe, comme si toutes leurs pensées eussent été communes. C'était une entente absolue, intime, venue du fond de leur être, et qui se resserrait jusque dans leurs silences. Parfois, Juliette arrêtait son bavardage de pie, un peu honteuse de toujours parler.

—Hein? vous ne vous amusez guère? disait-elle. Nous causons de choses qui ne vous intéressent pas du tout.

—Non, ne faites pas attention à moi, répondait Hélène gaiement. Je ne m'ennuie jamais.... C'est un bonheur pour moi que d'écouter et de ne rien dire.