—Ils ne s'attaqueront pas aux personnes qui ne touchent à rien, répliqua-t-il, mettant la bouteille devant moi, et rajustant la table déplacée. Les chiens ont raison d'être vigilants. Vous prenez un verre de vin?
—Non, merci.
—Pas mordu, n'est-ce pas?
—Si je l'avais été, j'aurais laissé mon cachet sur le mordeur.
La figure de M. Heathcliff se détendit comme pour un ricanement.
—Allons, allons, me dit-il, vous êtes agité, M. Lockwood. Allons, prenez un peu de vin. Les hôtes sont si rares dans cette maison, que moi et mes chiens, je l'avoue volontiers, nous savons à peine comment les recevoir. À votre santé, monsieur!
Je m'inclinai et retournai la politesse; je commençais à comprendre qu'il serait fou de rester à faire la moue pour les méfaits d'une bande d'affreux chiens; sans compter que je sentais la nécessité de ne pas fournir au gaillard un plus long amusement à mes dépens, depuis que son humeur prenait cette tournure. Lui,—poussé probablement par la considération prudente de la folie qu'il y avait à offenser un bon fermier—se relâcha un peu dans sa façon laconique de supprimer les pronoms et les verbes auxiliaires, et amena ce qu'il supposait être pour moi un sujet intéressant: un discours sur les avantages et les désavantages de ma retraite présente. Je le trouvai très intelligent sur les sujets que nous abordâmes; et, avant de repartir, je me sentis assez encouragé pour promettre spontanément une autre visite pour demain. Il me parut évident que Heathcliff ne désirait guère voir se répéter mon intrusion chez lui. J'irai cependant. C'est une chose étonnante comme je me sens sociable, comparé à lui.
[CHAPITRE II]
L'après-midi d'hier s'était annoncée brumeuse et froide. J'avais à moitié envie de la passer au coin de mon feu, au lieu d'errer parmi les bruyères et la boue pour aller à Wuthering Heights. Pourtant, en remontant dans ma chambre après mon dîner (N. B. je dîne entre midi et une heure; la femme de ménage, une respectable matrone, prise avec la maison comme une de ses dépendances, n'a pas voulu comprendre la demande que je lui ai faite d'être servi à cinq heures) donc quand j'avais remonté mon escalier avec cette paresseuse intention et que j'entrais dans ma chambre, je vis une servante qui s'y tenait agenouillée, entourée de brosses et de seaux à charbon, et qui provoquait une fumée infernale en jetant des potées de cendres pour éteindre la flamme. Ce spectacle me chassa aussitôt; je pris mon chapeau, et, après une marche de quatre milles, j'arrivai à la porte du jardin de Heathcliff juste à temps pour échapper aux premiers flocons d'une averse de neige.
Sur ce sommet de la colline tout exposé aux vents, la terre était durcie par une gelée noire, et il soufflait un air qui faisait frissonner tous mes membres. Ne pouvant enlever la chaîne, je sautai par dessus, et, courant tout le long de la chaussée dallée que bordent des buissons de groseilliers épars çà et là, je me mis à frapper pour qu'on m'ouvrit. Je frappai si longtemps sans résultat que mes jointures en furent meurtries et que les chiens hurlèrent.