Je fis de mon mieux pour le convaincre du mal qu'il y aurait à montrer de la répugnance pour rencontrer son père; mais il refusa obstinément de faire sa toilette, et j'eus à appeler mon maître pour m'aider à le tirer hors du lit. Enfin la pauvre créature fut mise sur pied, avec toutes sortes d'espérances trompeuses sur la courte durée de son séjour chez son père. Un lui promit que MM. Edgar et Cathy iraient lui faire visite, et maintes autres choses que j'inventais et lui répétais tout le long de la route. La pure beauté de l'air, l'éclat du soleil, la douceur du cheval, finirent après un instant par triompher de sa mauvaise humeur. Il se mit à me questionner sur sa nouvelle maison et ses habitants.

—Est-ce que Wuthering Heights est un endroit aussi agréable que Thrushcross-Grange? me demanda-t-il en se retournant pour jeter un dernier regard sur la vallée, d'où montait un léger brouillard estompant de laine blanche le bleu du ciel.

—Les Heights ne sont pas si entourés d'arbres, ni tout à fait si grands, répondis-je, mais on a une très belle vue du pays, et puis l'air est plus sain pour vous, plus frais et plus sec. Il est possible que dans les premiers temps, la maison vous paraisse vieille et sombre, malgré que ce soit une maison respectable, la meilleure après la Grange dans toute la contrée. Et puis vous aurez de si belles courses à faire sur la lande! Hareton Earnshaw, qui est le cousin de Miss Cathy et par suite un peu le vôtre, vous montrera les endroits les plus agréables. Quand le temps sera beau, vous pourrez apporter un livre et étudier dans un vert retrait; et puis, de temps à autre, votre oncle viendra faire une promenade avec vous; il lui arrive souvent de se promener sur ces collines.

—Et comme quoi est-il, mon père? demanda-t-il. Est-il aussi jeune et aussi beau que mon oncle?

—Il est aussi jeune, mais il a les cheveux et les yeux noirs, et l'air plus sombre; il est aussi plus grand et plus fort. Il est possible, que d'abord il ne vous paraisse pas si doux et si bon, parce que ses manières sont tout autres; mais rappelez-vous d'être franc et cordial avec lui, et naturellement il vous aimera mieux qu'aucun oncle, puisque vous êtes son fils.

—Les cheveux et les yeux noirs? murmurait Linton. Je ne puis me l'imaginer. Alors, je ne suis pas comme lui, n'est-ce pas?

—Pas beaucoup, répondis-je.

Et en moi-même, je songeais qu'il aurait fallu répondre: «pas du tout», et je considérais avec regret le teint pâle et les formes frêles de mon compagnon, et ses grands yeux languides, les yeux de sa mère, mais privés de tout ce qu'il y avait chez Isabella de brillant esprit, sauf lorsque, par instants, une impression maladive venait animer le regard de l'enfant.

—Comme c'est étrange, qu'il ne soit jamais venu nous voir, maman et moi! poursuivait Linton. M'a-t-il jamais vu? S'il m'a vu, c'est quand j'étais tout enfant. Je ne me rappelle pas une seule chose de lui!

—Hé, Master Linton, dis-je, trois cents milles sont une grande distance, et dix ans n'ont pas pour une personne d'âge la longueur qu'ils ont pour vous. Il est probable que M. Heathcliff se proposait de venir tous les étés, mais sans jamais trouver une occasion convenable, et maintenant, il est trop tard. Ne le troublez pas de questions sur ce sujet, cela le fâcherait sans profit.