Heathcliff m'ordonna de rester tranquille, et, nous précédant dans le sentier, alla nous ouvrir la porte. Catherine le regarda à plusieurs reprises, comme si elle n'arrivait pas à savoir ce qu'elle devait penser de lui. Mais lui ne manquait pas de sourire lorsqu'il rencontrait son regard, et d'adoucir sa voix en lui parlant. J'eus même la folie de m'imaginer que la mémoire de sa mère pourrait le désarmer en sa faveur et l'empêcher de lui faire du tort. Linton se tenait debout près du foyer; il venait de rentrer d'une promenade dans les champs, car il avait encore le bonnet sur la tête, et était en train de demander à Joseph des bottines plus sèches. L'âge l'avait fait grandir: il allait avoir seize ans dans quelques mois. Ses traits étaient restés jolis, ses yeux et son teint étaient devenus plus brillants qu'auparavant, mais d'un éclat tout passager, et dû seulement à la bonne influence de l'air et du soleil.
—Eh bien, qui est-ce? demanda M. Heathcliff, se tournant vers Cathy. Pouvez-vous le dire à présent?
—Votre fils? dit-elle, après les avoir considérés l'un et l'autre.
—Oui, oui, répondit-il; mais est-ce la première fois que vous le voyez? Songez-y! Ah! Vous avez la mémoire courte. Linton, ne vous rappelez-vous pas votre cousine, que vous teniez tant à revoir quand vous êtes arrivé ici?
—Quoi, Linton! s'écria-t-elle à ce nom, toute allumée de joyeuse surprise. Est-ce le petit Linton? Mais il est plus grand que moi! Êtes-vous Linton?
Le jeune homme s'avança et se fît reconnaître: elle l'embrassa avec ardeur, et tous deux furent surpris des changements que le temps leur avait apportés. Catherine avait alors atteint toute la taille qu'elle a aujourd'hui, ses formes étaient à la fois pleines et élancées, ses membres élastiques comme l'acier, et son aspect général étincelait de santé et de vie. Quant à Linton, ses regards et ses mouvements étaient languides; ses formes bien grêles, mais il y avait dans ses manières une grâce qui adoucissait ces défauts et les empêchait de déplaire. Après avoir échangé avec lui de nombreuses marques d'affection, sa cousine s'avança vers M. Heathcliff, qui restait près de la porte, paraissant tout occupé à regarder au dehors, mais en réalité n'ayant d'attention que pour les observer.
—Mais alors, vous êtes mon oncle! s'écria-t-elle. Il me semblait bien que je vous aimais, bien que vous fussiez d'humeur désagréable. Pourquoi ne venez-vous pas faire visite à la Grange avec Linton? De vivre tant d'années si près l'un de l'autre et de ne jamais se voir, c'est bien étrange. Pourquoi avez-vous fait cela?
Elle s'était levée sur le bout des pieds pour l'embrasser.
—Je suis allé à la Grange une fois ou deux avant que vous ne fussiez née, répondit Heathcliff. Et maintenant, au diable; si vous avez des baisers à dépenser, donnez-les à Linton; sur moi ils sont perdus.
—Méchante Ellen! s'écria Catherine, se retournant vers moi avec ses caresses. Méchante Ellen d'avoir essayé de m'empêcher d'entrer! Mais désormais je ferai cette promenade tous les matins: je le puis, n'est-ce pas, mon oncle? Et de temps en temps j'amènerai papa. Ne serez-vous pas heureux de nous voir?