«Nelly, je sens venir en moi un changement singulier. Je prends si peu d'intérêt à ma vie journalière que c'est à peine si j'ai l'idée de manger et de boire. Ces deux êtres qui viennent de quitter cette chambre sont les seuls objets qui gardent pour moi une apparence matérielle distincte; et cette apparence me cause une peine infinie. D'elle, je ne veux rien dire, mais je souhaiterais vivement qu'elle devint invisible, sa présence n'éveille en moi que des sensations qui m'affolent. Lui, c'est d'une autre façon qu'il m'émeut; et cependant, si je pouvais le faire sans avoir l'air d'être fou, je ne le reverrais pas.
«Il y a cinq minutes, Hareton m'a semblé une incarnation de ma jeunesse. Sa ressemblance saisissante avec Catherine le rattachait terriblement à elle. Mais ce n'est pas là la raison la plus puissante: car qu'est-ce qui n'est pas rattaché à elle pour moi? Est-il une chose qui ne me la rappelle pas? Je ne puis baisser les yeux vers ce plancher sans voir ses traits dessinés sur les dalles. Dans chaque nuage, dans chaque arbre, je suis environné de son image: elle remplit l'air la nuit, et reparaît le jour au fond de toutes choses. Les figures les plus ordinaires des hommes et des femmes, ma propre figure, me raillent en me la faisant voir. Le monde entier est une collection terrible de souvenirs me faisant songer qu'elle a existé et que je l'ai perdue. Eh bien! la vue d'Hareton a été pour moi le fantôme de mon impérissable amour, de mes efforts farouches pour maintenir mon droit, de ma dégradation et de mon orgueil, de mon angoisse et de mon bonheur.
«Mais c'est folie de vous répéter ces idées: vous comprendrez comment, malgré ma répugnance à rester toujours seul, sa société loin d'être pour moi un bienfait, aggrave encore mon supplice; et c'est en partie cela qui me rend indifférent à la façon dont il se comporte avec sa cousine. Il m'est, impossible désormais de faire attention à eux.»
—Mais que voulez-vous dire par un changement, M. Heathcliff? dis-je, effrayée de ses paroles. «Jamais je ne l'avais jugé en danger de perdre la raison ni la santé. Il était aussi fort et bien portant que d'ordinaire; et pour ce qui est de sa raison, il s'était complu dès l'enfance à insister sur les idées sombres et à entretenir d'étranges imaginations. Il pouvait bien avoir une monomanie au sujet de sa défunte idole; mais sur tous les autres points, son esprit était aussi solide que le mien.
—Ce changement, je ne le connaîtrai que lorsqu'il sera venu; je n'en ai encore qu'un vague pressentiment.
—Vous ne vous sentez pas malade, n'est-ce pas? demandai-je.
—Non, Nelly, pas du tout.
—Vous n'avez pas peur de mourir, non plus?
—Peur? Oh non, répliqua-t-il. Je n'ai ni la peur, ni le pressentiment, ni l'espoir de mourir. Avec ma constitution robuste et mon train de vie tempéré, il est probable que je resterai vivant jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un cheveu blanc sur ma tête. Et pourtant, je ne puis continuer à rester dans cette condition. C'est seulement par force que je puis faire les actes les plus insignifiants, noter une personne vivante ou morte qui ne se rattache pas à mon idée constante. Je n'ai qu'un seul désir, et tout mon être tend à le réaliser. J'y ai tendu si longtemps et si fermement que je suis convaincu que je pourrai le réaliser, et bientôt, parce qu'il a dévoré mon existence. Dieu! C'est une longue lutte et je voudrais qu'elle soit finie.
«Il se mit à marcher dans la chambre, se murmurant à lui-même des choses terribles, si bien que je penchai à croire comme l'avait dit Joseph, que sa conscience avait fait un enfer dans son cœur. Je me demandai comment cela finirait car j'étais sûre que c'était là maintenant son état ordinaire, malgré que personne à le voir ne l'eût deviné. Il était alors exactement le même que lorsque vous l'avez vu, M. Lockwood, seulement plus épris encore de solitude, et peut-être encore plus laconique en société.