Avec ces mots, elle versa tout à coup un pot d'eau glacée sur mon cou et m'entraîna dans la cuisine. M. Heathcliff nous y suivit; sa gaieté accidentelle n'avait pas tardé à disparaître, pour céder la place à son air morose accoutumé.
Je me sentais extrêmement malade, étourdi et faible; et ainsi je me trouvai absolument contraint à accepter un logement sous son toit. Il dit à Zillah de me donner un verre de brandy, puis passa dans la chambre, pendant qu'elle murmurait ses condoléances sur ma triste aventure; et, lorsque j'eus obéi à ses ordres, ce qui eut pour effet de me faire un peu revivre, elle me conduisit me coucher.
[CHAPITRE III]
Pendant qu'elle m'accompagnait dans l'escalier, elle me recommanda de cacher la chandelle et de ne pas faire de bruit, parce que son maître avait des idées étranges sur la chambre où elle voulait me mettre et ne consentait pas volontiers à y laisser loger quelqu'un. Je lui en demandai la raison. Elle répondit qu'elle ne savait pas: elle n'était dans la maison que depuis un an ou deux; et les gens y avaient tant d'allures bizarres qu'elle ne pouvait pas commencer maintenant à être curieuse.
Trop anéanti pour être moi-même bien curieux, je fermai solidement la porte, et jetai un regard autour de la chambre en quête du lit; tout le mobilier consistait dans une chaise, un porte-manteau et une grande armoire de chêne avec, tout près du haut, des carrés découpés ressemblant à des fenêtres de calèche. Lorsque je me fus approché de cette construction et que je l'eus regardée en-dedans, je découvris que c'était une singulière espèce de lit à la vieille mode, très ingénieusement imaginée pour rendre inutile à chaque membre de la famille d'avoir une chambre à lui. En fait, cela formait un petit cabinet isolé; et le rebord d'une fenêtre comprise dans l'installation servait de table. J'ouvris les panneaux, j'entrai avec ma lumière, je les refermai de nouveau; et je me sentis rassuré contre la vigilance de Heathcliff ou de tout autre.
Excité comme je l'étais, je fus longtemps incapable de m'endormir: et le sommeil, lorsqu'il vint, m'apporta les plus horribles cauchemars. Il me sembla que j'avais les pieds et les mains enchaînés, et que je me mettais à crier tout haut dans une frénésie de terreur.
À ma grande confusion, je découvris que mon cri n'était pas une imagination: j'entendis des pas pressés s'approcher de la porte de ma chambre; quelqu'un l'ouvrit d'une main vigoureuse et je vis une lumière briller, par les carrés disposés au sommet de mon lit. J'étais assis, encore tremblant, et essuyant la sueur de mon front: le nouveau venu semblait hésiter et se murmurait quelque chose à lui-même. Enfin il dit à demi-voix, d'un ton qui prouvait qu'il ne s'attendait pas à une réponse: «Y a-t-il quelqu'un ici?» Je jugeai qu'il valait mieux avouer ma présence, car j'avais reconnu la voix de Heathcliff et je craignais qu'il ne poursuivit ses recherches si je ne répandais rien. Dans cette intention, je me tournai et j'ouvris les panneaux. Je n'oublierai pas de sitôt l'effet produit par mon geste.
Heathcliff était debout à l'entrée, vêtu seulement d'une chemise et d'un pantalon, avec une chandelle s'égouttant sur ses doigts, et le visage aussi blanc que le mur derrière lui. Le premier craquement du panneau le fit tressaillir comme un choc électrique, la lumière s'échappa de sa main et tomba à quelques pas de lui, et son émoi était si extrême qu'il put à peine la ramasser.
—C'est seulement votre hôte, monsieur! criai-je, désireux de lui épargner l'humiliation de montrer plus longtemps sa lâcheté. J'ai eu le malheur de crier dans mon sommeil, sous l'effet d'un cauchemar terrible. Je suis fâché de vous avoir dérangé.
—Oh! que Dieu vous confonde, monsieur Lockwood, je voudrais vous voir au diable! commença mon hôte, mettant la chandelle sur une chaise, dans l'impossibilité où il était de la tenir lui-même. Et qui est-ce qui vous a introduit dans cette chambre? continua-t-il, enfonçant ses ongles dans les paumes de ses mains, et grinçant des dents pour arrêter les convulsions des mâchoires. Qui est-ce? J'ai bonne envie de mettre celui-là à la porte à l'instant même.