—Je sais que c'est inutile, elle va très bien, elle n'a plus besoin de vos soins. Elle n'a jamais été poitrinaire. Ce n'était qu'une fièvre, et elle est partie. Son pouls est aussi lent que le mien et ses joues aussi fraîches.
Il dit la même histoire à sa femme et elle sembla le croire; mais une nuit, pendant qu'elle s'appuyait sur son épaule et lui disait qu'elle croyait ne pas pouvoir se lever le lendemain, un accès de toux la prit, un accès très léger. Hindley la souleva dans ses bras, elle passa ses deux mains autour de son cou, sa figure changea: elle était morte.
Comme la fille l'avait prédit, le petit Hareton tomba complètement entre mes mains. M. Earnshaw, en ce qui touchait son enfant était content pourvu qu'il le vit en bonne santé et ne l'entendit pas pleurer; mais lui-même devenait désespéré, et son chagrin était de cette sorte qui n'admet pas les lamentations. Il ne pleurait ni ne priait, mais ne faisait que maudire et défier, exécrant Dieu et les hommes, et s'adonnant à une affreuse dissipation. Les domestiques ne pouvaient supporter longtemps sa conduite tyrannique et méchante: Joseph et moi étions les deux seuls qui consentions à rester. Je n'avais pas le cœur de quitter ma charge, et puis vous savez que j'avais été sa sœur de lait, de sorte que j'excusais sa conduite plus volontiers que n'aurait fait un étranger. Joseph restait pour malmener les fermiers et les ouvriers, et parce que sa vocation était d'être là où il avait une abondance de méchancetés à réprouver.
Les mauvaises façons et la mauvaise société du maître formaient un bel exemple pour Catherine et pour Heathcliff. La façon dont il traitait ce dernier aurait suffi pour faire un diable d'un saint. Et en vérité on aurait dit que le garçon était possédé de quelque chose de diabolique à cette époque. Il faisait ses délices de voir Hindley se dégrader à jamais, et tous les jours, sa sauvagerie, sa férocité devenaient plus marquées. Je ne pourrais seulement pas vous dire à moitié quelle infernale maison nous avions. Le curé avait cessé de venir et personne de convenable ne s'approchait de nous, à la fin, à moins d'excepter les visites que faisait Edgar Linton à miss Cathy. À quinze ans, celle-ci était la reine de la contrée, elle n'avait pas sa pareille et devenait une créature superbe et hautaine. J'avoue que je ne l'aimais pas, une fois son enfance passée, et souvent je la vexais en essayant d'abattre son arrogance; et pourtant elle n'eut jamais d'aversion pour moi. Elle avait une constance extraordinaire pour ses attachements anciens; même Heathcliff tenait inaltérablement sa place dans son affection, et le jeune Linton, avec toute sa supériorité, eut toujours beaucoup de peine à produire sur elle une impression aussi profonde. C'est lui qui a été mon dernier maître: voilà son portrait au-dessus de la cheminée. Auparavant, il était pendu d'un côté et celui de sa femme de l'autre; mais ce dernier a été enlevé, sans quoi vous auriez pu voir un peu comment elle était. Pouvez-vous distinguer quelque chose dans ceci?
Madame Dean éleva la chandelle et je pus distinguer une figure aux traits doux, et offrant une ressemblance extrême avec la jeune dame des Heights, mais plus pensive et d'une expression plus aimable. C'était vraiment une image charmante. Les longs cheveux blonds s'enroulaient légèrement sur les tempes, les yeux étaient larges et sérieux, la figure presque trop gracieuse. Je n'étais pas étonné de savoir que Catherine Earnshaw avait pu oublier son premier ami pour celui-ci, mais je me demandais plutôt comment cet homme-ci, pour peu que son esprit ait correspondu à sa personne, avait pu s'éprendre de Catherine Earnshaw telle que je l'imaginais.
—Un bien agréable portrait, dis-je à ma ménagère, est-ce ressemblant?
—Oui, mais il avait bien meilleur air quand il était animé. Ceci est sa figure de tous les jours; en général, il manquait de feu.
Catherine avait conservé ses relations avec Linton depuis les cinq semaines de son séjour parmi eux; et comme elle n'était pas tentée en leur compagnie de montrer les côtés rudes de sa nature, et comme elle avait assez de raison pour avoir honte d'être rude, en présence d'une aussi constante amabilité, elle en avait imposé à la vieille dame et au gentleman et à M. Linton, sans y penser, par son ingénieuse cordialité; elle avait gagné l'admiration d'Isabelle et le cœur et lame de son frère. Ces acquisitions l'avaient flattée dès le début, pleine d'ambition comme elle était, et l'avaient conduite à adopter un caractère doux, sans qu'elle ait eu précisément l'intention de tromper personne. Dans cette maison où elle avait entendu Heathcliff traité de «jeune ruffian vulgaire» et de «pire qu'une brute», elle prenait bien soin de ne pas agir comme lui: mais à la maison, elle n'avait que peu d'envie de pratiquer une politesse qui aurait seulement fait rire d'elle, et de restreindre une nature déréglée, alors qu'il ne pouvait en résulter pour elle ni crédit ni louange.
M. Edgar avait rarement le courage de faire des visites ouvertes à Wuthering Heights. La réputation d'Earnshaw le terrifiait, et il tremblait à l'idée de le rencontrer; et pourtant nous faisions toujours, quand il venait, notre possible pour le recevoir poliment; le maître lui-même évitait de l'offenser, sachant pourquoi il venait; et s'il ne pouvait pas être gracieux, il se retirait de son passage. Je crois plutôt que sa venue là-bas déplaisait à Catherine: elle n'était pas artificieuse, n'aimait pas à jouer à la coquette et voulait évidemment empêcher ses deux amis de se rencontrer; car lorsque Heathcliff exprimait devant Linton le mépris qu'il avait pour lui, elle ne pouvait pas avoir l'air à moitié d'accord avec lui, comme elle faisait quand Linton témoignait du dégoût et de l'antipathie pour Heathcliff; elle n'osait pas traiter ces sentiments avec indifférence, comme si la dépréciation de son compagnon n'avait aucune importance pour elle. J'ai ri souvent de ses perplexités, et de ses embarras secrets, qu'elle s'efforçait vainement de cacher à ma moquerie. Ceci semble le fait d'une mauvaise nature: mais elle était si fière qu'il semblait vraiment impossible d'avoir pitié de sa détresse aussi longtemps qu'elle ne serait pas amenée à plus d'humilité. Enfin elle se décida à avouer et à me faire sa confidence; il n'y avait personne autre dont elle put faire sa conseillère.
Une après-midi, M. Hindley était parti et Heathcliff s'en était autorisé pour se donner congé. Il avait alors atteint, je crois, l'âge de seize ans, et sans avoir une mauvaise figure, ni manquer d'intelligence, il ne laissait pas de causer une impression de répulsion physique et morale dont il ne reste plus aucune trace dans son aspect d'à présent. D'abord, il avait, avec le temps, perdu tout le bénéfice de sa première éducation: un travail incessant et pénible, commencé de bonne heure et terminé tard, avait éteint en lui toute curiosité pour le savoir et tout amour des livres ou de l'étude. Son sentiment de supériorité, autrefois inculqué en lui par la faveur du vieux M. Earnshaw, s'était effacé. Longtemps il lutta pour égaler Catherine dans ses études, et quand il céda, ce fut avec un regret poignant, bien que silencieux: mais il dut céder complètement; et rien ne put prévaloir pour lui faire faire un seul pas en avant, dès qu'une fois il eut senti la nécessité de rester en arrière. En même temps, son apparence physique se mit d'accord avec sa dégradation mentale: il prit une démarche gauche et lourde, un regard vulgaire; sa réserve naturelle s'exagéra et devint une morosité insociable, excessive au point de lui donner un air idiot; et il faut croire qu'il prenait un méchant plaisir à exciter l'aversion plutôt que l'estime des rares personnes qui le connaissaient.