—Il faut encore attendre vingt minutes, monsieur, pour prendre la médecine, commença-t-elle.
—Au diable la médecine! Ce que je voudrais avoir...
—Le docteur dit que vous devez attendre que la poudre soit dissoute.
—De tout mon cœur: mais ne m'interrompez pas. Venez et asseyez-vous ici. Laissez en repos cette amère phalange de fioles. Tirez votre ouvrage de votre poche, là—et maintenant continuez l'histoire de M. Heathcliff, depuis l'instant où vous l'avez laissée jusqu'au temps présent. Est-il allé sur le continent terminer son éducation, pour revenir un gentleman? ou bien a-t-il pris dans un collège une place de servant, ou s'est-il sauvé en Amérique et a-t-il gagné de l'honneur en combattant son pays nourricier? ou a-t-il trouvé un moyen plus prompt de faire fortune sur les grandes routes de l'Angleterre?
—Il est probable qu'il aura fait un peu de tout cela, M. Lockwood, mais je ne puis vous en rien dire de certain. Je vous ai déjà dit que je ne savais pas comment il avait gagné son argent; et j'ignore aussi par quels moyens il s'est élevé au-dessus de l'ignorance sauvage où il était enfoncé; mais, avec votre permission, je vais continuer à ma façon, si vous croyez que cela doit vous amuser sans vous fatiguer. Vous sentez-vous mieux, ce matin?
—Beaucoup mieux.
—Voilà une bonne nouvelle! Je suis donc allée à Thrushcross-Grange avec miss Catherine, et j'eus l'agréable désappointement de voir qu'elle se conduisait infiniment mieux que je ne l'aurais espéré. Elle semblait presque trop amoureuse de M. Linton; et même à sa sœur elle témoignait beaucoup d'affection. Tous deux d'ailleurs s'occupaient beaucoup de lui être agréable. Ce n'était pas l'épine qui se penchait vers les chèvrefeuilles, mais les chèvrefeuilles qui embrassaient l'épine. Aucune concession mutuelle: l'une se tenait toute droite et les autres cédaient; et comment peut-on montrer de la mauvaise humeur lorsqu'on ne rencontre ni opposition ni indifférence? Je remarquai que M. Edgar avait une peur profonde de l'irriter. Il la cachait devant elle; mais si par hasard il m'entendait lui répondre vivement, ou s'il voyait quelqu'un des domestiques s'assombrir sur quelque ordre trop impérieux venant d'elle, il montrait son trouble par une grimace de déplaisir qu'il n'avait jamais lorsqu'il s'agissait seulement de lui. Plus d'une fois il me parla durement de mon insolence et m'avoua qu'un coup de couteau ne l'affligerait pas autant que de voir sa femme fâchée. Et moi, pour ne pas faire de peine à un si bon maître, j'appris à être moins vive; et pendant six mois, la poudre resta aussi inoffensive que du sable, ne trouvant auprès d'elle aucun feu pour la faire éclater. Catherine avait çà et là des moments de tristesse et de silence que son mari respectait discrètement, les attribuant à une altération de sa santé, résultat de sa maladie de naguère; et de fait elle n'avait jamais eu auparavant de ces abattements d'esprit; mais le retour du soleil était salué par un retour pareil de sa gaîté. Je crois que je puis affirmer qu'ils étaient vraiment en possession d'un bonheur tous les jours plus profond.
Ce bonheur cessa. Eh quoi, il faut bien que nous pensions à nous-mêmes dans la vie, et ceux qui sont doux et généreux ont seulement une façon plus juste d'être égoïstes que ceux qui cherchent à tout dominer! Ce bonheur cessa lorsque les circonstances amenèrent les deux parties à sentir que l'intérêt de l'une n'était pas le principal objet de la pensée de l'autre. Par un doux soir de septembre, je revenais du jardin avec un lourd panier de pommes que j'avais été cueillir. La nuit était venue et la lune regardait par dessus la haute muraille de la cour, faisant se jouer de vagues ombres sur les coins des parties en saillie de la maison. Je déposai mon fardeau sur l'escalier de la maison près de la porte de la cuisine, et je songeai à me reposer, et je voulus respirer encore quelques instants cet air doux et léger; je regardais le ciel, tournant le dos à la porte, lorsque j'entends une voix dire derrière moi: «Nelly, est-ce vous?» C'était une voix profonde, et dont l'accent m'était étranger; et pourtant il y avait quelque chose dans la manière de prononcer mon nom qui me semblait familier. Je me retournai pour voir qui m'avait parlé, un peu effrayée, car les portes étaient fermées, et je n'avais vu personne en m'approchant de l'escalier. Quelque chose remuait dans la porte; et je distinguai un homme de haute taille, vêtu de noir, brun de visage et de cheveux. Il était appuyé contre la porte et tenait ses doigts sur le loquet comme s'il voulait ouvrir. Qui cela peut-il être? pensais-je: M. Earnshaw? ce n'est pas sa voix.
—Il y a une heure que j'attends ici, reprit cette voix, et tout depuis lors a été autour de moi calme comme la mort. Je n'ai pas osé entrer. Ne me reconnaissez-vous pas? Regardez, je ne suis pas un étranger.
Un rayon éclaira ses traits, les joues creuses étaient à demi-couvertes de favoris noirs; les sourcils bas, les yeux profondément enfoncés et d'aspect étrange. Je me rappelai ces yeux.