—Pas pour mon ami, répondit-elle; sa forte tête le tiendra à l'abri du danger. Pour Hindley, oui, un peu; mais il ne peut pas devenir pire qu'il est, et, à cause de moi, il ne peut lui arriver aucun mal physique. L'événement de ce soir m'a réconciliée avec Dieu et l'humanité. Je m'étais révoltée contre la Providence. Oh j'ai enduré une souffrance très amère, Nelly! Si cet homme savait combien j'ai souffert, il aurait honte d'assombrir la fin de mon mal avec cet air indifférent. C'est ma bonté pour lui qui m'a poussée à souffrir seule; si j'avais exprimé l'agonie que souvent je sentais, il se serait mis à désirer son allègement avec autant d'ardeur que moi. N'importe, le mal est fini et je ne veux pas me venger de sa folie; désormais, j'aurai la force de tout supporter. Quand même la chose la plus basse me frapperait sur une joue, non seulement j'offrirais l'autre, mais je demanderais pardon d'avoir provoqué l'offense: et comme preuve, je vais aller tout de suite faire la paix avec Edgar. Bonne nuit! Je suis un ange!

Elle me quitta dans cette conviction flatteuse, et je pus apprécier le lendemain le succès de son entreprise. M. Linton, tout en paraissant toujours un peu déprimé par l'exubérante vivacité de Catherine, non seulement avait abjuré sa mauvaise humeur, mais ne risquait même aucune objection à l'idée de la laisser aller avec Isabella à Wuthering Heights dans l'après-midi; et elle, elle l'en récompensait par un été de douceur et d'affection qui fit pour plusieurs jours de la maison un paradis, maîtres et domestiques profitant également de ce soleil qui brillait sans s'arrêter.

Dans les premiers temps, Heathcliff—je devrais dire désormais M. Heathcliff—n'usa qu'avec réserve de la liberté de venir à Thrushcross Grange: il semblait vouloir juger jusqu'à quel point mon maître supporterait son intrusion. Catherine, de son côté, avait cru à propos de modérer l'expression de son plaisir en le recevant; et c'est ainsi qu'il se constitua, par degrés, le droit de venir. Il gardait beaucoup de la réserve qui l'avait caractérisé dans son enfance, et cela lui permettait de réprimer toute démonstration trop vive de ses sentiments. Le malaise de mon maître s'endormit et des circonstances ultérieures vinrent lui donner quelque temps une autre direction.

Il trouva en effet une nouvelle source d'ennuis en constatant le fait imprévu qu'Isabella Linton éprouvait une attraction soudaine et irrésistible vers le nouvel hôte. Elle était alors une charmante jeune dame de dix-huit ans enfantine dans ses manières, bien que possédant un esprit fin, des sentiments subtils et aussi un caractère mordant, pour peu qu'on l'irritât. Son frère, qui l'aimait tendrement, fut ébahi de cette préférence fantastique. Laissant de côté la honte d'une alliance avec un homme sans nom, et la possibilité pour sa propre fortune, à défaut d'héritier mâle, de passer entre les mains d'un tel individu, il avait assez de sens pour comprendre la disposition réelle d'Heathcliff: pour savoir que, malgré les changements de son extérieur, sa nature n'avait pas changé et ne pouvait changer. Et cette nature l'épouvantait, le révoltait; un pressentiment le faisait tressaillir à l'idée de lui confier Isabella. Sa répulsion aurait été bien plus vive encore s'il s'était aperçu que l'amour de sa sœur était né sans être sollicité, et s'adressait à un homme qui n'y répondait en aucune façon: car lui, du moment qu'il avait découvert ce penchant d'Isabella, il en avait mis la faute sur un dessein prémédité d'Heathcliff.

Nous avions tous remarqué depuis peu que miss Linton était très agitée et soupirait après quelque chose. Elle devenait méchante et fatigante, agaçant et rudoyant sans cesse Catherine, au risque d'épuiser sa dose, très limitée, de patience. Nous excusions cette humeur, jusqu'à un certain point, en la mettant sur le compte de la maladie; car nous la voyions pâlir et dépérir à vue d'œil. Mais un jour qu'elle avait été particulièrement impossible, refusant son déjeuner, se plaignant du manque d'obéissance des domestiques, de la sujétion où la tenait Catherine et de la négligence d'Edgar, affirmant qu'elle avait pris froid parce que nous avions laissé les portes ouvertes et éteint le feu du parloir pour la vexer, avec cent autres accusations non moins frivoles, Madame Linton insista péremptoirement pour qu'elle allât se coucher et après l'avoir grondée de bon cœur, elle la menaça d'envoyer chercher le médecin. Cette mention de Kenneth amena immédiatement Isabella à s'écrier que sa santé était parfaite et que c'était seulement la dureté de Catherine qui la rendait malheureuse.

—Comment pouvez-vous dire que je sois dure, méchante enfant gâtée? s'écria notre maîtresse, surprise de cette assertion déraisonnable. À coup sûr vous êtes en train de perdre la raison. Quand ai-je été dure, dites-moi?

—Hier, sanglota Isabella, et maintenant.

—Hier? et à quelle occasion?

—Dans notre promenade sur la lande: vous m'avez dit de courir où je voudrais pendant que vous marchiez avec Heathcliff.

—Et c'est là ce que vous appelez ma dureté! dit Catherine en riant. Je n'avais pas la moindre idée de vous donner à entendre que votre compagnie était superflue: il nous était indifférent que vous fussiez ou non avec nous; je pensais simplement que la conversation d'Heathcliff n'aurait rien d'amusant pour vous.