—Je serais bien fâchée d'avoir à le penser, répondit la dame. Avec l'aide du ciel il lui viendra bien une demi-douzaine de neveux qui lui enlèveront ce titre. Et je vous conseille de détourner votre esprit de ce sujet, quant à présent; vous êtes trop enclin à désirer le bien de votre voisin; rappelez-vous que les biens de ce voisin-ci sont les miens.

—S'ils étaient les miens, ce serait encore la même chose, dit Heathcliff. Mais Isabella peut être niaise, elle n'est pas folle, et nous ferons bien d'écarter ce sujet, comme vous le proposez.

Ils l'écartèrent en effet de leurs langues, et Catherine, probablement, de ses pensées. L'autre, j'en suis certaine, y repensa souvent dans le cours de cette soirée. Je le voyais se sourire à lui-même, ou plutôt se ricaner, et tomber dans des rêveries de mauvais augure dès que Madame Linton avait occasion de quitter l'appartement.

Je résolus d'observer ses mouvements. Mon cœur s'attachait invariablement au parti du maître, de préférence à celui de Catherine, et avec raison, me semblait-il; car lui était bon et confiant et honorable, et elle, elle ne pouvait pas être appelée le contraire de tout cela, mais elle se permettait une telle latitude que j'avais peu de confiance dans ses principes et encore moins de sympathie pour ses sentiments. Je souhaitai qu'il arrivât quelque chose qui pût débarrasser tranquillement de M. Heathcliff à la fois les Heights et la Grange, nous laissant comme nous étions avant son arrivée. Ses visites étaient pour moi un continuel cauchemar, et aussi, je le soupçonnais, pour mon maître. L'idée de son séjour aux Heights était pour moi une oppression inexplicable. Je sentais que Dieu avait abandonné ce troupeau galeux, et qu'une bête méchante rôdait entre lui et le parc, attendant l'heure pour s'élancer et pour détruire.

[CHAPITRE VIII]

Parfois, en méditant sur ces choses dans la solitude, je me sentais prise d'une terreur soudaine, et je mettais mon bonnet pour aller voir comment tout se passait à la ferme. Ma conscience me persuadait que c'était un devoir d'avertir Hindley de la façon dont on parlait de lui; mais d'autre part, me rappelant ses mauvaises habitudes invétérées, et désespérant de lui être utile, j'hésitais à entrer de nouveau dans la triste maison.

Un jour, j'eus occasion de passer la vieille porte, m'écartant un peu de la route que je suivais pour aller à Gimmerton. C'était après dans la période où est maintenant arrivé mon récit. Il faisait une après-midi glaciale et claire, le sol était nu et la route sèche et durcie de gelée. Je parvins à une pierre, à l'endroit où la grand'route s'embranche à gauche vers les landes, une pierre de forme grossière, portant sur le côté nord les lettres W. H., sur le côté est G., et sur le sud-ouest T. G.. Cette pierre sert de poteau indicateur pour la Grange, les Heights et le village. Le soleil éclairait en jaune sa tête grise, me rappelant l'été, et je ne sais pourquoi, mais je sentis tout à coup pénétrer dans mon cœur un flot de sensations d'enfance. C'était pour nous, Hindley et moi, un lieu favori il y a vingt ans. Je considérai longuement ce bloc usé, et, me baissant, j'aperçus au bas un trou encore plein de carapaces de limaçons et de cailloux, toutes choses que nous nous plaisions à y mettre; et, avec toute la fraîcheur de la réalité, il me sembla voir mon ancien compagnon de jeu assis à terre, avec sa tête brune et carrée penchée en avant, et sa petite main creusant le sable d'un morceau d'ardoise.

—Pauvre Hindley! m'écriai-je involontairement.

Je tressaillis, j'eus un moment l'idée que l'enfant levait sa tête et me regardait dans les yeux. Cela ne dura qu'une seconde, mais aussitôt je sentis un besoin irrésistible d'aller aux Heights. Une superstition me poussait à ne pas résister: si par hasard il était mort! pensais-je, ou s'il doit mourir bientôt, et si ce que j'ai vu est un signe de mort! À mesure que je m'approchais de la maison, je me sentais plus troublée, et je tremblais de tous mes membres lorsqu'enfin je fus en vue. Mon apparition de tout à l'heure m'avait devancée, je la vis debout, regardant à travers la porte. Telle fut du moins ma première idée en voyant un garçon aux boucles noires, aux yeux bruns, appuyant sur les barreaux sa rude figure: mais un peu de réflexion me fit comprendre que ce devait être Hareton, et pas très changé depuis que je l'avais quitté, dix mois auparavant.

—Dieu te bénisse, mon chéri! lui criai-je, oubliant à l'instant mes folles alarmes. Hareton, c'est Nelly! Nelly ta nourrice.