Le 15 décembre 1848, Emily, qui la veille encore avait pris froid dans une promenade sur les bruyères, s'obstina cependant à vouloir se lever. Elle commença à se peigner, assise près du feu. Le peigne tomba de ses mains; elle essaya de se baisser pour le ramasser, mais elle était trop faible, elle ne put. Sa toilette finie, elle descendit au salon et se mit à un ouvrage de couture. Vers deux heures, elle était si pâle que ses sœurs la supplièrent d'aller se coucher. Elle refusa d'un signe de tête, fit un effort pour se lever, s'appuya sur le sofa. Elle était morte.

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Le corps de cette chère jeune fille repose maintenant dans un caveau de l'église de Haworth, tout au sommet de cette colline qu'elle a si passionnément aimée. Son âme aussi, j'imagine, doit avoir obtenu la permission d'y demeurer à jamais, puisque tout autre séjour lui était impossible. Je crois bien même l'y avoir vue, dans la visite que j'ai faite à la petite église du village: c'était une âme pâle et douce, tout odorante du parfum des bruyères. Elle flottait devant moi; mais quand je voulus l'approcher, je ne vis plus rien.

Je me réjouis pourtant de la savoir là, et j'en vins à envier l'heureux destin qui lui était échu. Elle n'a point connu, comme sa sœur Charlotte, les fortes émotions de la renommée; mais le désir de la renommée n'a été pour elle «qu'un rêve léger qui s'est évanoui avec le matin». Et la voici en revanche qui possède un privilège plus rare, la fidèle amitié de cœurs pareils au sien. Je n'oublierai pas de quelle touchante manière son nom me fut révélé pour la première fois. C'était à Dresde, sur la terrasse de Brühl, un soir d'été, il va quatre ou cinq ans. L'orchestre du Belvédère jouait des valses dans le lointain; une odeur tranquille me venait des jardins, par delà le fleuve; et la jeune Anglaise avec qui je causais voulut bien m'avouer que, entre tous les romans, celui qu'elle préférait était Wuthering Heights, d'Emily Brontë. Elle eut pour me faire cet aveu un gracieux sourire un peu gêné, et baissa la tête, toute rougissante, comme s'il s'était agi d'une confidence trop hardie. Mais bientôt elle reprit courage: elle me récita, j'en jurerais, le roman tout entier; elle me peignit le caractère d'Emily Brontë; elle me dit comment ses amies et elle s'étaient promis de garder toujours un culte exclusif à cette noble mémoire. Oui, plus de quarante ans après sa mort, Emily excite encore dans les âmes des jeunes filles de son pays de pieux enthousiasmes. Et tandis que sa sœur Charlotte et George Eliot et Mistress Browning entrent peu à peu dans l'oubli, tous les jours arrivent de nouvelles guirlandes au tombeau de cette Emily Brontë, qui «joignait à l'énergie d'un homme la simplicité d'un enfant».

T. DE WYZEWA.

[1]Il résulterait pourtant d'une lettre de Charlotte, publiée dans le Macmillan's Magazine de juillet 1891, que Branwell ne connut jamais rien des romans de ses sœurs, avant ni après leur publication. Il y aurait peut-être lieu à réviser le procès de ce Branwell, chez qui je déplore seulement un goût exagéré pour la fréquentation des commis-voyageurs.

UN AMANT

[PROLOGUE]

[CHAPITRE PREMIER]

1801