—Non! répondit-elle d'un ton péremptoire. Je répétai la même question et reçus la même réponse au dîner et au thé, et aussi le matin d'après. M. Linton de son côté passait son temps dans la bibliothèque, sans s'informer de ce que faisait sa femme. Il avait eu une heure d'entretien avec Isabella, et avait fait tout son possible pour arracher d'elle l'expression du sentiment d'horreur que devaient lui avoir inspiré les avances d'Heathcliff; mais il ne put avoir d'elle que des réponses évasives, et dut clore l'examen sans avoir satisfaction. Il ajouta seulement, de la façon la plus formelle, que si elle était assez déraisonnable pour encourager cet indigne prétendant, cela suffirait pour rompre tout lien de parenté entre elle et lui.
[CHAPITRE IX]
Pendant que Miss Linton errait dans le parc et le jardin, toujours silencieuse et presque toujours en larmes, et pendant que son frère restait enfermé parmi des livres qu'il n'ouvrait jamais, gardant sans cesse, je suppose, un vague espoir que Catherine se repentirait de sa conduite et viendrait d'elle-même lui demander pardon et chercher à se réconcilier; et pendant qu'elle s'obstinait à jeûner, avec l'idée sans doute que, à chaque repas, Edgar était prêt à étouffer de ne pas la voir et que l'orgueil seul le retenait d'aller se jeter à ses pieds; je continuais, moi, à m'occuper de mes devoirs de ménage, convaincue que la Grange n'avait dans ses murs qu'une seule âme sensée, et que celle-là était logée dans mon corps. Je ne répandais pas mes condoléances sur la demoiselle ni mes supplications sur ma maîtresse; et je ne faisais pas grande attention aux soupirs de mon maître, qui avait soif d'entendre le nom de sa dame, depuis qu'il ne pouvait plus entendre sa voix. Je résolus de les laisser en venir à bout comme il leur plairait; et bien que ce fut un procédé d'une lenteur fatigante, il me sembla enfin qu'il allait amener de bons résultats.
Le troisième jour, Madame Linton ouvrit sa porte, et, ayant épuisé toute sa provision d'eau, en désira une nouvelle, en même temps qu'un pot de tisane, car elle croyait qu'elle allait mourir. Je vis bien que c'était là un discours destiné aux oreilles d'Edgar; et comme je ne croyais pas qu'elle dit vrai, je le gardai pour moi, me contentant de lui apporter du thé et du pain grillé. Elle mangea et but avec empressement; puis elle retomba sur son oreiller en se tordant les mains et en grommelant: «Oh! je veux mourir, criait-elle, puisque personne ne se soucie de moi. Je regrette d'avoir mangé cela.» Un bon moment après je l'entendis murmurer: «Non je ne veux pas mourir—il s'en réjouirait—il ne m'aime pas du tout—il ne me regretterait jamais.»
—Avez-vous besoin de quelque chose? madame, demandai-je, gardant toujours mon attitude réservée, malgré son air de fantôme et l'étrange exagération de ses manières.
—Qu'est ce qu'il fait, cet être apathique? demanda-t-elle, en relevant de son visage amaigri les épaisses boucles emmêlées. Est-il tombé en léthargie, ou mort?
—Nullement, répondis-je, si c'est de M. Linton que vous voulez parler. Il va assez bien, je pense, bien que ses études l'absorbent plus qu'il ne faudrait; il est tout le temps parmi ses livres, depuis qu'il n'a pas d'autre société.
Je n'aurais pas parlé de la sorte si j'avais connu son véritable état, mais je ne pouvais me débarrasser de l'idée qu'elle jouait en grande partie un rôle.
—Parmi ses livres, cria-t-elle confondue, et je suis mourante! Au bord du tombeau! Mon Dieu! Sait-il combien je suis changée? continua-t-elle, regardant son image dans un miroir pendu au mur opposé. Est-ce là Catherine Linton! Il s'imagine que je plaisante, que je joue une comédie, peut-être! Ne pouvez-vous pas lui dire que c'est terriblement sérieux? Nelly, si ce n'est pas trop tard, aussitôt que je saurai ses sentiments, je choisirai entre ces deux partis: ou bien de me laisser mourir tout de suite, ce qui ne sera un châtiment pour lui que s'il a encore un cœur, ou bien de recouvrer la santé et de quitter le pays. Ce que vous me dites sur lui, est-ce la vérité? Prenez garde. Est-il réellement tout à fait indifférent au sujet de mon existence?
—Eh! Madame, répondis-je, le maître n'a aucune idée que vous soyez malade; et naturellement il ne craint pas que vous vous laissiez mourir de faim.