De retour au château, Truitonne dit à sa mère: «Je l'ai vue se régaler: elle a frappé sur l'oreille droite du petit agneau blanc, et aussitôt il s'est trouvé devant elle une table couverte de toute sorte de bonnes choses.»
La reine feignit d'être malade et dit au roi qu'elle mourrait, si elle ne mangeait du petit agneau blanc. Le roi ne voulait pas d'abord faire tuer l'agneau, car il savait combien Florine y tenait; à la fin pourtant il fut obligé de céder. L'agneau dit alors à la jeune fille: «Ma pauvre Florine, puisque votre belle-mère veut à toute force me manger, laissez-la faire; mais ramassez mes os et mettez-les sur le poirier: les branches se garniront de jolies clochettes d'or qui carillonneront sans cesse; si elles viennent à se taire, ce sera signe de malheur.» Tout arriva comme l'agneau l'avait prédit.
Un jour, pendant que Florine était aux champs, un roi vint à passer près du château. Voyant les clochettes d'or, il dit qu'il épouserait celle qui pourrait lui en cueillir une. Truitonne voulut essayer; sa mère la poussait pour l'aider à monter sur le poirier: mais plus elle montait, plus l'arbre s'élevait, de sorte qu'elle ne put même atteindre aux branches. «N'avez-vous pas une autre fille?» demanda le roi.—«Nous en avons bien une autre,» répondit la belle-mère, «mais elle n'est bonne qu'à garder les moutons.» Le roi voulut néanmoins la voir, et attendit qu'elle fût de retour des champs. Quand elle revint avec le troupeau, elle s'approcha de l'arbre et lui dit: «Mon petit poirier, abaissez-vous pour moi, que je cueille vos clochettes.» Elle en cueillit plein son tablier, et les donna au roi. Celui-ci l'emmena dans son château et l'épousa.
Quelque temps après, Florine tomba malade. Son mari, qui était obligé à ce moment de partir pour la guerre, pria la belle-mère de Florine de prendre soin d'elle pendant son absence. A peine fut-il parti, que la belle-mère jeta Florine dans la rivière et mit Truitonne à sa place. Aussitôt les clochettes d'or cessèrent de carillonner. Le roi, ne les entendant plus (on les entendait à deux cents lieues à la ronde), se souvint que sa femme lui avait dit que c'était un signe de malheur, et reprit en toute hâte le chemin du château. En passant près d'une rivière, il aperçut une main qui sortait de l'eau; il la saisit et retira Florine qui n'était pas encore tout à fait morte. Il la ramena au château, fit pendre Truitonne et sa mère, et le vieux roi vint demeurer avec eux.
REMARQUES
Dans la variante les Clochettes d'or, les noms de la fille du roi et de celle de la reine, Florine et Truitonne, sont empruntés à l'Oiseau bleu, de Mme d'Aulnoy; c'est, du reste, la seule chose qui ait passé de ce conte dans le nôtre. Une autre variante, également de Montiers-sur-Saulx, a emprunté encore à Mme d'Aulnoy les noms des héros, Gracieuse et Percinet. Là, c'est Percinet, l'«amoureux» de Gracieuse, qui donne à celle-ci, persécutée par sa marâtre, la baguette avec laquelle elle doit frapper l'oreille gauche d'un mouton blanc. Dans cette variante manque l'épisode de l'arbre, et la conclusion est directement empruntée au conte de Mme d'Aulnoy: Gracieuse, jetée dans un trou par ordre de sa marâtre, appelle Percinet à son secours, et celui-ci, qui est «un peu sorcier», la fait sortir du trou par un souterrain qui aboutit à sa maison.
La fin du Poirier d'or donne, sous une forme mutilée, une partie du thème développé dans notre no 17, l'Oiseau de Vérité. Celle de la variante les Clochettes d'or présente aussi, croyons-nous, une altération. Dans des contes allemands (Grimm, no 13 et no 11 var.), la reine est aussi jetée dans l'eau par sa marâtre, qui lui substitue sa propre fille; mais, en tombant dans l'eau, elle est changée en oiseau, et la suite du récit se rapproche de notre no 21, la Biche blanche, et des contes analogues. Notre conte n'est pas, du reste, le seul qui soit incomplet sur ce point. Dans un conte breton (Mélusine, 1877, col. 421) et dans un conte basque (Webster, p. 187), qui, l'un et l'autre, se rattachent à la fois aux contes que nous examinons et à la Biche blanche, la reine, jetée dans un puits ou dans un précipice, ne subit non plus aucune métamorphose, et, comme dans les Clochettes d'or, elle est sauvée d'une manière qui n'a rien de merveilleux.
Au sujet du passage réaliste de cette même variante, dans lequel Truitonne demande à Florine de lui chercher ses poux, nous ferons remarquer que c'est là un détail qui se trouve assez fréquemment dans les contes populaires de toute sorte de nations.
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