Jean de l'Ours dit alors adieu au forgeron et partit avec sa canne. Sur son chemin il rencontra Jean de la Meule qui jouait au palet avec une meule de moulin. «Oh! oh!» dit Jean de l'Ours, «tu es plus fort que moi. Veux-tu venir avec moi?—Volontiers,» répondit Jean de la Meule. Un peu plus loin, ils virent un autre jeune homme qui soutenait une montagne; il se nommait Appuie-Montagne. «Que fais-tu là?» lui demanda Jean de l'Ours.—«Je soutiens cette montagne: sans moi elle s'écroulerait.—Voyons,» dit Jean de l'Ours, «ôte-toi un peu.» L'autre ne se fut pas plus tôt retiré, que la montagne s'écroula. «Tu es plus fort que moi,» lui dit Jean de l'Ours. «Veux-tu venir avec moi?—Je le veux bien.» Arrivés dans un bois, ils rencontrèrent encore un jeune homme qui tordait un chêne pour lier ses fagots: on l'appelait Tord-Chêne. «Camarade,» lui dit Jean de l'Ours, «veux-tu venir avec moi?—Volontiers,» répondit Tord-Chêne.

Après avoir marché deux jours et deux nuits à travers le bois, les quatre compagnons aperçurent un beau château; ils y entrèrent, et, ayant trouvé dans une des salles une table magnifiquement servie, ils s'y assirent et mangèrent de bon appétit. Ils tirèrent ensuite au sort à qui resterait au château, tandis que les autres iraient à la chasse: celui-là devait sonner une cloche pour donner à ses compagnons le signal du dîner.

Jean de la Meule resta le premier pour garder le logis. Il allait tremper la soupe, quand tout à coup il vit entrer un géant. «Que fais-tu ici, drôle?» lui dit le géant. En même temps, il terrassa Jean de la Meule et partit. Jean de la Meule, tout meurtri, n'eut pas la force de sonner la cloche.

Cependant ses compagnons, trouvant le temps long, revinrent au château. «Qu'est-il donc arrivé?» demandèrent-ils à Jean de la Meule.—«J'ai été un peu malade; je crois que c'est la fumée de la cuisine qui m'a incommodé.—N'est-ce que cela?» dit Jean de l'Ours, «le mal n'est pas grand.»

Le lendemain, ce fut Appuie-Montagne qui resta au château. Au moment où il allait sonner la cloche, le géant parut une seconde fois. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il à Appuie-Montagne, et en même temps il le renversa par terre. Les autres, n'entendant pas le signal du dîner, se décidèrent à revenir. Arrivés au château, ils demandèrent à Appuie-Montagne pourquoi la soupe n'était pas prête. «C'est que la cuisine me rend malade», répondit-il.—«N'est-ce que cela?» dit Jean de l'Ours, «le mal n'est pas grand.»

Tord-Chêne resta le jour suivant au château. Le géant arriva comme il allait tremper la soupe. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il à Tord-Chêne, et, l'ayant terrassé, il s'en alla. Jean de l'Ours, étant revenu avec ses compagnons, dit à Tord-Chêne: «Pourquoi n'as-tu pas sonné?—C'est,» répondit l'autre, «parce que la fumée m'a fait mal.—N'est-ce que cela?» dit Jean de l'Ours, «demain ce sera mon tour.»

Le jour suivant, au moment où Jean de l'Ours allait sonner, le géant arriva. «Que fais-tu ici, drôle?» dit-il au jeune homme, et il allait se jeter sur lui, mais Jean de l'Ours ne lui en laissa pas le temps; il empoigna sa canne et fendit en deux le géant. Quand ses camarades rentrèrent au château, il leur reprocha de lui avoir caché leur aventure. «Je devrais vous faire mourir,» dit-il, «mais je vous pardonne.»

Jean de l'Ours se mit ensuite à visiter le château. Comme il frappait le plancher avec sa canne, le plancher sonna le creux: il voulut savoir pourquoi, et découvrit un grand trou. Ses compagnons accoururent. On fit descendre d'abord Jean de la Meule à l'aide d'une corde; il tenait à la main une clochette. «Quand je sonnerai,» dit-il, «vous me remonterez.» Pendant qu'on le descendait, il entendit au dessous de lui des hurlements épouvantables; arrivé à moitié chemin, il cria qu'on le fît remonter, qu'il allait mourir. Appuie-Montagne descendit ensuite; effrayé, lui aussi, des hurlements qu'il entendait, il sonna bientôt pour qu'on le remontât. Tord-Chêne fit de même.

Jean de l'Ours alors descendit avec sa canne. Il arriva en bas sans avoir rien entendu et vit venir à lui une fée. «Tu n'as donc pas peur du géant?» lui dit-elle.—«Je l'ai tué,» répondit Jean de l'Ours.—«Tu as bien fait,» dit la fée. «Maintenant tu vois ce château: il y a des diables dans deux chambres, onze dans la première et douze dans la seconde; dans une autre chambre tu trouveras trois belles princesses qui sont sœurs.» Jean de l'Ours entra dans le château, qui était bien plus beau que celui d'en haut: il y avait de magnifiques jardins, des arbres chargés de fruits dorés, des prairies émaillées de mille fleurs brillantes.

Arrivé à l'une des chambres, Jean de l'Ours frappa deux ou trois fois avec sa canne sur la grille qui la fermait, et la fit voler en mille pièces; puis il donna un coup de canne à chacun des petits diables et les tua tous. La grille de l'autre chambre était plus solide; Jean finit pourtant par la briser et tua onze diables. Le douzième lui demandait grâce et le priait de le laisser aller. «Tu mourras comme les autres,» lui dit Jean de l'Ours, et il le tua.